Rester calme

Rester calme sera toujours le meilleur choix.

Ne pas céder à l'énervement, c'est réussir à contrer un de nos comportements dont on sait qu'il n'apporte que du mauvais : rares sont ceux qui ne regrettent pas de s'être mis en colère. Les émotions négatives n'engendrent que d'autres émotions négatives : la colère provoque la colère ou la peine.

Les émotions sont contagieuses.

Et cette colère ne passe pas seulement par une engueulade ou des cris, elle transparaît aussi dans l'attitude. Un regard, une façon d'être, de parler, peuvent être presque aussi parlants que des mots criés.

Pour autant, la colère n'est pas à écarter systématiquement : ce qu'il faut, c'est éviter de s'emporter, éviter de "céder" à elle. Des gestes brusques, des paroles crues et fortes sont le signe d'une colère qui s'empare de nous, qu'on ne canalise pas.

À l'inverse, le regard ou le dédain sont, selon moi, bien plus puissants : pas un regard de méchanceté ou de représailles, mais plutôt un regard de jugement, de trahison, voire d'incompréhension. Il en dit long, sans appeler d'autres émotions négatives : il appelle plutôt une remise en question. Ce regard montre que la colère est là, mais qu'on la contient en nous. Il traduit le mécontentement, tout autant que l'effort de retenue.

Car oui, éviter de se mettre en colère est en général une bonne chose. Mais cette émotion a tout de même sa place en nous. Sans montrer que quelque chose ne nous convient pas, comment se faire respecter ou faire comprendre à quelqu'un, enfant ou adulte, que son comportement est inapproprié ?

À l'instar des émotions négatives, les émotions positives se propagent et se multiplient. Prendre ce qui nous contrarie avec calme, c'est appeler l'autre à faire de même : on le sait tous, on ne résout pas un conflit en s'engueulant, mais en parlant.

S'énerver contre un enfant, c'est lui apprendre à faire de même : on s'énerve pour qu'il cesse de s'énerver, avec un "Mais tu vas arrêter de gueuler à la fin !!!" l'effet est finalement à l'opposé de ce qu'on recherchait.

Dès lors qu'on en prend conscience, on se rend compte de la bêtise de notre énervement. Il est difficile de ne pas s'énerver : c'est une lutte contre nous-mêmes. Mais réaliser qu'un combat doit être mené pour canaliser cette colère est déjà un premier pas dans la bonne direction.

Crier sur quelqu'un, lorsqu'on sait que cela n'apporte rien, est un pur caprice. En criant sur un enfant qui crie, on ne vaut pas mieux que lui : pire, on lui est même inférieur, car lui a l'excuse de ne pas encore avoir appris l'intelligence émotionnelle, et n'a peut-être pas encore l'expérience nécessaire pour comprendre l'inutilité de sa crise.

Les enfants apprennent par mimétisme, et répondre à la colère par la colère est exactement l'inverse : ce n'est plus lui qui nous imite, mais nous qui l'imitons. On lui montre alors que son comportement est approprié. Pourquoi changerait-il, dans ce cas ?

Répondre à la colère par le calme, c'est présenter à l'enfant une alternative : ne pas s'énerver, c'est l'éduquer à ne pas s'énerver. L'enfant, contrairement à certaines croyances populaires, n’est pas un petit diable manipulateur, mais cherche simplement à apprendre par essai-erreur. Lui montrer son erreur passe par lui présenter une alternative, et certainement pas par se comporter comme lui.

Mais ce n'est pas que dans l'enfance et l'éducation que les explosions de colère nous coûtent.

Alors oui, c'est spontané, et cela peut sembler presque incontrôlable. Mais je suis convaincu que revenir, avec recul et un peu de regret, sur nos énervements passés peut nous pousser à changer et à moins céder à nos émotions à l'avenir.

Mon père est très sensible et je me rends compte que la moindre once d'énervement de ma part provoque une spirale sans fin, qui nous fait du mal à tous les deux.

Je m'énerve pour des bêtises, parfois avec une raison "légitime", et cela engendre inévitablement de la peine chez mon père, qui se répercute, par contagion, sur moi-même et mes proches.

Une simple explosion de colère, non réfléchie, peut détruire plusieurs jours de bonheur.

Il y a quelques semaines, j'avais presque pris la décision de ne plus partir en vacances en famille : je m'étais convaincu que contrôler ma colère pendant plusieurs jours d'affilée était tout bonnement impossible, et que cette spirale de peine était irrémédiable.

Aujourd'hui, je pense toujours que c'est d'une difficulté extrême, mais je sais que je peux y arriver : je ressasse en boucle mes erreurs passées, en espérant m'en souvenir la prochaine fois que je sens la colère monter. J'espère alors réussir à m'arrêter à temps, à indiquer par un regard expressif ce qui ne va pas, voire à expliquer calmement ce qui m'a contrarié, s'il y a effectivement une raison "légitime" à ma colère.

Maîtriser sa colère et ne pas lui céder est une compétence des plus utiles : la colère ne sera jamais la solution, elle ne fera souvent qu'empirer la situation initiale. Je dois me promettre de ne plus m'énerver, et m'y tenir. Je n'y arriverai pas du jour au lendemain mais je dois intégrer une chose : lorsque je me mets en colère, le problème vient de moi.

La colère devrait toujours provoquer la honte chez le colérique.

Pourri gâté

Le terme pourri gâté se réfère souvent à l'enfant à qui les parents cèdent à tous les caprices : comblé de cadeaux, il se plaint dès qu'on lui refuse quelque chose.

Mais l'adulte moyen, aujourd'hui, n'est pas moins pourri gâté que l'enfant le plus gâté.

La seule différence est que l'enfant est gâté par ses parents, tandis que l'adulte l'est par la société. Chez l'enfant, le phénomène se remarque : tous ne le sont pas, et c'est le caractère des parents qui en décide. Chez l'adulte, il passe inaperçu, car il est devenu la norme. La plupart ont la possibilité de se comporter ainsi, et s'y opposer semble aller à l'encontre de notre nature, si bien que peu envisagent seulement de vivre autrement.

C'est cette période de canicule qui m'a fait réaliser cela : on se plaint de la chaleur, on achète ventilateurs, climatiseurs, ou tout autre moyen de se rafraîchir. Le moindre inconfort suffit à déclencher le caprice : quelques degrés de plus que la normale, et l'on se comporte comme l'enfant pourri gâté qui fait une crise pour obtenir ce qu'il veut.

Et la société actuelle nous le permet : hormis le manque d'argent, rien ni personne ne vient nous tempérer dans nos caprices, comme de bons parents le feraient avec leur enfant.

Mais ce que j'ai constaté en me baladant dans la rue pendant cette canicule, en observant les gens avec des ventilateurs sous le bras ou, pire, des ventilateurs portables, se remarque en fait dans la plupart de nos comportements, dès lors qu'on prend la peine de regarder attentivement.

Quand on souhaite organiser une fête d'anniversaire sans se fouler à préparer les décorations, les magasins de merdouille comme GIFI et HEMA sont là : on y achète des choses jetables pour satisfaire notre caprice, alors qu'elles polluent inutilement et n'ont rien d'indispensable à une belle fête.

On a envie d'un vêtement ? On l'achète directement sur Shein, sans même se demander s'il s'agit d'un réel besoin ou d'un caprice : c'est si facile et si peu cher qu'on ne se pose même pas la question.

Et c’est loin d’être fini.

Tant de personnes sont conscientes que l'avion est polluant, condamnent ceux qui le prennent, mais cèdent elles-mêmes à leur caprice : “Oui mais moi, contrairement aux autres, j'ai une raison légitime.” Mais chacun considère sa raison comme légitime…

La passion pour le voyage, pour la découverte, fait partie de ces raisons qui ne me convainquent guère. Découvrir, je comprends, mais pourquoi chercher à aller si loin alors que la France nous offre déjà une diversité presque infinie ? Ou bien ces voyages ne seraient-ils pas une compensation d'un manque ressenti dans notre vie quotidienne ? Une manière de fuir la réalité de notre vie et d'oublier un quotidien qui ne nous convient pas.

Quant à la France avec tous ses recoins, elle semblait infinie, hors de portée. Alors l’étranger, ce serait pour d’autres vies. Kevin de Humus (Gaspard Koening)

Une bonne partie des médicaments servent aussi le confort et n'ont pas de réelle utilité pour notre santé. Comme l'alcool, qui permet aux sans-abri d'oublier le froid en hiver, ou la climatisation, qui permet aux cadres de ne pas ressentir l'inconfort de la chaleur, ils répondent au même réflexe : les médicaments contre la douleur, ou ceux qui accélèrent la guérison de maladies bénignes, ne sont souvent qu'un confort de plus que l'on s'accorde par caprice.

Le moindre mal a sa solution, et si elle n'existe pas encore, on peut être certain que les laboratoires pharmaceutiques travaillent d'arrache-pied à son élaboration, prêts à s'enrichir sur notre attrait pour le confort.

Mais cette habitude d'être gâté est le carburant du capitalisme, qui repose en grande partie sur nos caprices et propose une solution à chaque léger inconfort de la vie.

Mais si ce n'était que ça… Pour que le capitalisme puisse fonctionner, la demande ne doit cesser de croître : l'inconfort n'est plus subi, il est fabriqué. Lorsque les caprices évidents comme la douleur, le froid ou la fatigue sont satisfaits, le marketing vient en créer de nouveaux : goût du luxe, envie de nouveauté, besoin de distractions.

Certains appelleraient ça le progrès, mais pour moi, on est loin de ça : assouvir les désirs, parfois factices, ou augmenter le confort, n'est pas synonyme de progrès. Et même si ça l'était, il est, selon moi, dangereux de se laisser happer par ces solutions miracles, de se laisser devenir pourri gâté.

L'humain et l'inconfort vont de pair : l'inconfort est un signal, pas un accident. S'il ne servait pas à la survie, il n'existerait tout simplement pas. Certains diront que ce sont des vestiges du passé, des héritages des soi-disant bêtes que nous étions autrefois. Des restes d'une condition humaine aujourd'hui révolue, qui n'auraient aujourd'hui plus lieu d'être.

Peut-être, mais comment en avoir la certitude ? Eh bien, c'est impossible : l'absence de preuve est loin d'être équivalente à la preuve de l'absence. D'autant plus que cette absence de preuve est de plus en plus remise en question par la science moderne : des études indiquent des bénéfices liés aux douches froides, au jeûne, ou encore à la privation de confort, qu'il soit physique ou matériel.

L'inconfort n'est pas agréable, mais il est en nous depuis des millions d’années : c'est une composante essentielle du règne animal, un prérequis à la survie qui nous pousse à agir pour l'éviter.

Mais agir, ce n'est pas se tourner vers la solution de facilité, même si c'est un raccourci tentant. Il s'agit plutôt d'écouter son corps et de s'atteler à résoudre le problème par des approches ancestrales, des approches ayant fait leurs preuves pendant des millénaires, sans gadgets modernes.

Le raccourci vers le confort existe aujourd'hui, mais il n'a pas fait ses preuves : un confort immédiat, sans effort, dont on ignore le coût réel. Endurer plutôt que céder à nos caprices est peut-être moins la meilleure façon de vivre que la plus cohérente avec ce que nous sommes depuis des millions d'années.

Céder au confort, c'est renier une preuve de survie et de viabilité datant de la naissance de la vie elle-même pour se tourner vers des alternatives ayant, au mieux, quelques centaines d'années d'existence.

Le mariage

Un mariage civil est un contrat tandis qu’un mariage religieux est une promesse.

Divorcer d'un mariage civil n'est pas mauvais en soi : c'est un terme prévu par le contrat, accepté par les deux parties au moment de la signature.

Le divorce est souvent considéré comme une faute alors qu’il n’en est rien. Certes, les causes les plus fréquentes de divorce, comme l'adultère ou les violences physiques ou mentales, sont objectivement condamnables. Mais le divorce qui en découle n’est pas mauvais en soi : il se retrouve injustement associé à la faute l’ayant provoqué.

L'héritage religieux explique aussi pourquoi le divorce est perçu comme fondamentalement mauvais. Le mariage religieux n'a pas la même portée que le mariage civil : c'est une promesse faite à quelque chose qui nous dépasse et à qui l'on doit le respect.

Divorcer d'un mariage religieux est un péché, un acte impardonnable : c'est rompre une promesse que l'on s'était engagé, devant Dieu, à ne jamais rompre.

Le mariage religieux ne stipule pas, en page 12, alinéa 32, que le divorce est autorisé. L’éventualité du divorce n’est même pas considérée : c’est un acte d’hérésie qui implique de ne pas respecter une promesse faite à Dieu et donc de manquer de respect à Dieu lui-même.

Et beaucoup l’ont compris : même pour les non-croyants, le mariage civil est rarement suffisant et beaucoup organisent une cérémonie laïque.

Naïvement, quand j’ai entendu ce terme, j'y ai d'abord vu une simple imitation des fioritures qui entourent un mariage dans l'imaginaire collectif. Je pensais que, pour beaucoup, un mariage sans musique, sans l'image des mariés se disant oui et s'échangeant les alliances, ne serait plus vraiment un mariage. La cérémonie laïque n'aurait alors été qu'un décor emprunté à la religion, pour cocher les cases attendues d'un mariage.

Mais aujourd’hui, je ne la vois plus du tout comme une simple singerie du mariage religieux. Les codes du mariage, la cérémonie en grande pompe, ne doivent pas tout à la religion : ils persistent parce qu'ils marquent durablement les esprits. Cette mise en scène grave la promesse d'âme à âme chez les invités, mais surtout chez les mariés eux-mêmes. Si l'on dépense autant pour une fête somptueuse, c'est pour que ce moment reste gravé en nous, quels que soient les moments difficiles à venir dans la vie de couple.

Mais alors pourquoi se marier ? Simplement parce qu’on s’aime et qu’on veut des enfants ?

On entend parfois que le mariage était, avant l’invention de la contraception, une sorte de garantie pour la femme : une promesse du mari qu’en cas de grossesse, il ne disparaitra du jour au lendemain. Le sexe hors mariage était d'ailleurs considéré comme un péché grave, ce qui s'explique par cette même crainte : que la famille de la femme se retrouve à devoir l'aider à élever ses enfants, sans aucun soutien du père, ni financier ni émotionnel.

L’accès au sexe était alors conditionné par le mariage, par la promesse faite l’un à l’autre devant une foule de témoins et surtout devant Dieu. La dot et les cadeaux échangés lors du mariage constituaient un frein supplémentaire, matériel cette fois-ci, à la tentation du mari de partir.

Cette théorie tient sans doute une part de vérité, mais elle ne suffit pas, selon moi, à expliquer entièrement le mariage.

Si elle est vraie et exclusive, le mariage ne tiendrait plus qu'à la tradition, et serait donc voué à disparaître. Car inévitablement, une tradition devenue superflue finit par s'éteindre avec le temps : seul ce qui garde un intérêt réel survit longtemps.

Se marier, c'est avant tout se permettre et se promettre de grandir, pour la vie, en symbiose avec l'autre.

Quand on cherche à se développer, à grandir seul, on peut se retrouver coincé dans nos idées : on stagne et parfois même on dérive vers des idées extrêmes en suivant notre entêtement. Ce n'est pas un hasard si les pensées extrêmes sont souvent l'apanage des célibataires.

Avoir une personne dans sa vie, c'est ajouter des opportunités presque infinies de grandir, mais c'est aussi se laisser influencer par des idées qui ne viennent pas uniquement de nous. À deux, on ne double pas les personnes que l’on peut devenir, on les démultiplie jusqu’à en créer presque une infinité.

Mettons que l'on considère dix choses que l'on peut faire pour s'améliorer : notre partenaire pourra alors en proposer dix alternatives, et la combinaison de nos idées ouvre cent manières différentes de nous transformer.

Les choix, en réalité, ne se comptent pas en dizaines mais plutôt en milliers : avoir un second avis sur chacun d'eux, c'est presque s'offrir une infinité de possibilités de grandir, c'est devenir qui l'on souhaite parmi une multitude, c'est se permettre d'évoluer en sortant la tête du guidon.

Mais toutes mes histoires ne justifient en rien le mariage… ou bien peut-être que si.

Se marier, c'est jurer que l'on accordera de l'importance aux choix proposés par sa moitié, c'est choisir de se remettre en question plutôt que de fuir en quittant sa partenaire à la moindre divergence d'opinion ou difficulté.

Le mariage pousse à la recherche de compromis et empêche une fuite trop facile. Se marier, c'est choisir de grandir avec quelqu'un pour la vie, sans plus jamais s'autoriser à l'abandonner en chemin.

On parle d’âme sœur, alors même que les frères et sœurs ne s’entendent que rarement à merveille. Comme dans chaque relation, il y a des conflits : trouver son âme sœur, ce n’est pas trouver quelqu’un avec qui on ne sera jamais en conflit, toujours d’accord sur tout. Qui voudrait de ce genre de relation d’ailleurs ? Trouver son âme sœur, c’est trouver quelqu’un avec qui on sera prêt à faire beaucoup pour la relation, avec qui la séparation sera vraiment le dernier recours.

Le mariage transforme un couple en un foyer familial, comme la naissance d’un enfant peut aussi le faire. Une fois que l'on passe d'une relation à une famille, on se promet de ne pas abandonner facilement, de tout mettre en œuvre pour la faire perdurer. On pardonne beaucoup plus facilement à notre famille qu'à n'importe qui d'autre : la famille, c’est pour la vie, les conflits peuvent être fréquents mais la séparation complète reste l’exception.

Ne pas se marier, pour moi, c'est risquer de vivre une relation malsaine, où un accord tacite pousse chacun à taire ses désaccords plutôt qu'à chercher un compromis, de peur que la divergence ne mène à la rupture.

Le mariage pousse à s'investir bien plus qu'une relation qui bat de l'aile et qui ne repose sur aucune promesse : le contrat civil, voire mieux, la promesse d'âme à âme ne se brise qu'en dernier recours.

Se marier, c’est se forcer à rechercher comment grandir en symbiose. L’arbre isolé, planté à dix mètres de son voisin sur le trottoir, me fait beaucoup moins rêver qu’un arbre en pleine forêt, qui est mêlé et entouré d’autres végétaux. La forêt peut grandir de millions de façons possibles : chaque arbre cherche à survivre, prêt à se tordre et à composer avec ses voisins, tandis que l'arbre isolé pousse droit, tranquille, mais sans beauté.

La parole

We cannot unsay something.

On parle trop, on parle pour rien, on a peur du silence. Et pourtant, parler présente un risque : on se dévoile, on s'immisce dans ce qui ne nous regarde pas, et tôt ou tard, on dit une bêtise.

En parlant, on dévoile souvent des informations sur nous. Mais même sans rien révéler de précis, la façon de parler, le choix des mots, le débit, les hésitations, en disent déjà long.

Pour moi, mesurer et réduire sa parole, c'est montrer que l'on a le contrôle de la situation. Ne dire que l'essentiel, c'est se passer des fioritures, et afficher une confiance en soi. Le silence est un signe de force ; la parole de trop, elle, révèle la faiblesse ou la peur.

Trop parler, c'est montrer que l'on ne maîtrise pas le sujet, qu'on cherche à noyer son manque de connaissance dans un brouhaha : on pense pouvoir compenser la qualité par la quantité.

Ceux qui ont la matière exile l’enfle de paroles. Montaigne

En noyant, dans une mer de mots, les informations dont on doute, on limite le risque d'être contredit.

À l'inverse, parler peu et de manière concise, c'est aussi laisser la place au silence : un silence qui laisse à l'autre le temps de réfléchir à ce qui a été dit, et éventuellement de nous contredire.

Pour beaucoup, un blanc dans une conversation est insupportable, un vide qu'il faut combler à tout prix. C'est, pour moi, un signe de manque de confiance : on imagine l'autre en train de trouver des failles dans notre propos, et c'est cette crainte qui pousse à noyer en permanence ce qui vient d'être dit.

Parle peu et ne t’ingère point dans de multiples affaires. Marc Aurèle

Parler nécessite un sujet, et tout sujet a besoin d'une matière première. Celui qui aime parler a besoin de s'alimenter, et c'est dans la conversation qu'il trouve cette matière. Mais cette conversation peut aussi l'amener à se retrouver mêlé à toutes sortes d'affaires.

Parler beaucoup, c'est risquer de s'éparpiller. Celui qui se consacre à une seule chose a souvent peu à en dire, tandis que celui qui parle beaucoup a besoin de sujets divers et se retrouve, par affabilité, mêlé à des affaires qui ne le concernent pas.

La propension à la parole favorise l’éparpillement et risque de freiner l’accomplissement.

Faire et se taire. Flaubert

Trop parler, c'est aussi risquer de trop dire. Et une fois prononcés, les mots restent ; on ne peut jamais vraiment les effacer. Le silence a beau signifier parfois autant qu'une parole, il n'en aura jamais les conséquences.

Le silence même sait se faire comprendre. Tasse

La phrase est explicite, le silence est implicite. Ce qui a été dit est clair ; ce qui a été signifié par le silence reste sujet à interprétation, ce n’est jamais une certitude pour l'auditeur.

Le silence ne peut pas détruire une relation en un instant, car il reste trop subjectif : même perçu sur le moment comme une critique ou une insulte, n'ayant jamais été dit clairement, ce sentiment finit par s'estomper.

Alors bien sûr, le silence peut également nuire à une relation, mais il le fera lentement : la parole est comme le feu, qui peut tout réduire en cendres en un instant, tandis que le silence agit comme l'eau, qui ronge la relation lentement.

De la même manière que l'écriture fige les mots sur le papier, la parole les fige dans l'esprit. Ce qui a été dit restera dans les esprits, et rien ne pourra l'en retirer.

Beaucoup parler, c'est s'habituer à le faire et donc risquer de laisser échapper des paroles destructrices sous le coup de l'émotion : des paroles qu'on voudra de tout cœur retirer mais qui, une fois dites, resteront figées dans le marbre.

Le plus pervers, c'est que ce sont souvent les paroles qu'on regrette le plus qui marquent le plus les mémoires : ce qui blesse, c'est ce qui reste.

On peut facilement dire, mais il est impossible de dédire, alors avant de dire, il faut s'assurer que l'on va dire ce que l'on veut dire.

Tourne sept fois la langue dans ta bouche avant de parler. Proverbe

La discussion n'est pas une course : réfléchir avant de parler est un signe de sagesse, pas de faiblesse.

Il vaudra toujours mieux rester silencieux, quitte à blesser temporairement, plutôt que de s'obliger à parler et risquer de blesser pour toujours. Ce que le silence a laissé entendre peut être rattrapé ou corrigé, mais ce que la parole a dit restera à jamais.

Le reflet

Aux portes d'une ville, un vieux sage se tenait assis, comme il le faisait chaque jour, observant les voyageurs qui arrivaient.
Un premier homme s'approcha, le visage marqué par la fatigue du voyage.
- Dis-moi, vieil homme, comment sont les gens dans cette ville ?
Le sage leva les yeux vers lui.
- Avant de te répondre, dis-moi plutôt : comment étaient les gens de l'endroit d'où tu viens ?
L'homme soupira, amer.
- Ah, ne m'en parle pas. Des gens froids, toujours à se plaindre, incapables de s'entendre. Personne ne souriait, personne ne se parlait vraiment. J'ai fui cet endroit sans regret.
Le sage hocha lentement la tête.
- Je crains que tu ne trouves malheureusement la même chose ici.
L'homme baissa les épaules, comme s'il s'y attendait déjà, et poursuivit son chemin sans un mot de plus. Quelques instants plus tard, un second voyageur se présenta à son tour, n'ayant rien entendu de l'échange précédent.
- Sage, peux-tu me dire comment sont les gens de cette ville ?
Le vieil homme lui posa la même question :
- Dis-moi d'abord comment étaient les gens de là d'où tu viens.
Le visage du voyageur s'illumina.
- Des gens merveilleux. On s'entraidait sans compter, on partageait nos repas, chaque rencontre était un sourire. J'ai été heureux là-bas mais j'avais envie de découvrir autre chose, alors me voici.
Le sage sourit à son tour.
- Alors tu seras comblé. Les gens d'ici sont exactement comme ceux que tu viens de me décrire.

Bien souvent, la manière dont on se comporte avec les autres définit la façon dont ils se comportent avec nous : l’honnêteté appelle à l’honnêteté, le partage au partage et la méchanceté à la méchanceté.

Parler de façon ouverte et franche incite l’autre à parler de même, fait couler ses paroles comme font le vin et l’amour. Montaigne

Le comportement des autres à notre égard n'est bien souvent que le reflet du nôtre.

Le premier échange compte énormément : c'est lui qui déclenche ce jeu de miroir. Des relations pourtant très différentes les unes des autres se jouent parfois sur ce seul contact initial.

Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nés de causes frivoles. Montaigne

Se comporter spontanément en ami avec chacun suffit, bien souvent, à devenir ami avec beaucoup.

Comporte toi avec les autres comme tu voudrais qu’ils se comportent avec toi. Règle d’or

Beaucoup rêvent d’une société d’entraide, d’honnêteté et de fraternité, mais peu se rendent compte que créer cette société passe d’abord par soi : changer son comportement auprès des autres, c’est participer à changer le monde. On récolte chez les autres le reflet de ce qu'on leur donne.

Si des gens se comportent mal avec nous, on est poussé à faire de même avec eux. Mais c'est un cercle vicieux : un premier contact qui se passe mal peut condamner une relation à rester mauvaise et conflictuelle.

Bien souvent, c'est par prudence que l'on se montre méfiant, voire malhonnête au premier contact, par peur que l'autre le soit aussi. Par défaut, on se protège en ne dévoilant pas tout.

Mais ce qui se passe à l’échelle de l’individu se répercute sur la société toute entière. Dans une société, plus les relations existantes sont mauvaises, plus la crainte envers l’inconnu augmente et plus les nouvelles relations sont gangrenées par cette crainte et commencent, inévitablement, mal.

On l'aura compris : un mauvais départ compromet souvent une relation durablement, tant il est difficile de ne pas, à son tour, refléter l'autre.

Mais lorsque l'on se rend compte que l'autre n'est rien d'autre qu'un reflet de nous, on comprend que changer notre comportement envers lui, c'est changer le sien envers nous.

Les mauvaises relations ne restent souvent mauvaises que parce que personne n'ose faire le premier effort. Cela ne marche évidemment pas à chaque fois : parfois, on donne beaucoup à l'autre en espérant un retour équivalent, et rien ne se passe.

Si c'était systématique, on l'aurait sans doute déjà compris, et les relations seraient toujours bonnes : sachant qu'être bon envers l'autre le rend bon envers nous en retour, il deviendrait logique de faire l'effort.

Mais la douleur ressentie lorsqu'un tel effort reste vain est bien plus grande que si l'on s'était contenté de la relation telle qu'elle était avant : n'avoir aucun retour a des chances d'empirer la relation, plutôt que de simplement la laisser inchangée.

Pourtant, selon moi, le simple fait qu'une réconciliation puisse arriver, même rarement, justifie d'essayer. Trois actes me semblent nécessaires : changer notre vision de la relation, pousser l'autre à faire de même, et rester le moins sensible possible à l'absence de retour. C'est ainsi, selon moi, qu'on construit un monde dans lequel j'aimerais vivre. Encore faut-il de la réciprocité : savoir accueillir les efforts de l'autre est tout aussi important, voire plus, que d'en faire soi-même.

Changer la société commence par changer les relations en son sein : cesser de refléter aveuglément les comportements mauvais, et veiller à refléter les bons.

Routine du couple

Ce qui fait tenir un couple, ce ne sont pas les grands évènements, les cadeaux coûteux ou même le romantisme.

Toutes ces choses ont leur poids et comptent, bien sûr. Mais elles pèsent peu face à la vie de tous les jours. Un weekend de rêve tous les mois ou un diamant par trimestre ne compensent pas un quotidien mal vécu.

L'amour ne s'achète pas, il ne se loue pas non plus au mois : il s'entretient, et pas n'importe comment. Une énorme bûche tous les six mois peut faire tenir la flamme un moment. Mais c'est en la ravivant chaque jour qu'on la fait durer toujours, en surveillant son état, en agissant dès qu'elle faiblit, ou mieux, en agissant assez pour qu'elle ne faiblisse jamais. Si le feu est éteint depuis un mois, tout le bois du monde n'y changera rien.

L’écoute permet de juger de la qualité de la flamme et les actions quotidiennes de s’assurer qu’elle tient, voire même de la raviver.

Une attention constante, même gratuite, a bien plus d'effet que n'importe quel présent. Un gros cadeau fait plaisir un moment, rien de plus. L'argent ne rend pas notre moitié plus heureuse qu'il ne nous rend heureux nous-mêmes.

Ce que l’on recherche dans une relation de couple saine, ce n’est pas l’argent, mais plutôt l’attention, l’écoute, l’aide, la compréhension : ce cocktail merveilleux qui crée l’amour. Car, selon moi, l’amour entretenu uniquement par l’argent est voué à disparaître.

Reste à savoir ce que sont, concrètement, ces actions du quotidien qui, elles, font durer l'amour. Faudrait-il simplement remplacer un gros cadeau ponctuel par une petite attention chaque jour ?

C'est certainement plus efficace, mais il manque l’essentiel : penser à l'autre chaque jour ne prouve pas qu'on le comprend, ni qu'on tient vraiment à son bonheur.

Le véritable amour, loin d’être romantique, se joue dans la routine du couple : les tâches ménagères, les enfants, les courses, les rénovations. Ce sont ces choses-là qui fondent une relation épanouissante.

On dit souvent qu'en amour, un plus un fait plus que deux. C'est vrai quand la relation repose sur des bases stables. Mais sur une fondation fragile, c'est l'inverse : un plus un risque de faire moins que deux.

Cette fondation, c'est le quotidien, la routine. Chacun ses forces, chacun ses hantises, chacun sa tolérance. Un couple doit en parler, sinon l'amour sera peut-être là, mais la vie quotidienne finira par devenir insoutenable.

Ce n'est pas sexy, mais il faut en parler. Le moins maniaque doit s’adapter au plus maniaque. Mais c’est rarement une concession unilatérale : chacun est souvent maniaque à sa manière, sur des domaines différents.

Sortir la poubelle dès qu'elle gêne l'un des deux, faire le lit sans que l'autre ait à y revenir : ce sont ces détails-là qui, cumulés, font ou défont le quotidien.

“Mais moi je suis moins maniaque, je ne vais pas me forcer à ranger alors que le désordre ne me dérange pas." Ce n'est pas parce que l'un tolère et l'autre non que la tâche revient à ce dernier. C'est même l'inverse : sortir la poubelle sans attendre qu'on nous le demande, ou qu'elle nous dérange, est un signe de grande attention aux besoins de l'autre. Seulement, ce n'est pas si simple : quand on ne voit pas le problème, on ne pense pas à le résoudre.

Si le lit nous paraît suffisamment bien fait, la vaisselle suffisamment propre ou la poubelle pas encore remplie, on n'envisage même pas qu'il puisse y avoir un problème. Il faudrait pourtant pouvoir se mettre, en tout temps, à la place de l'autre.

Mais ce n'est pas envisageable : on ne peut pas être deux personnes à la fois, surtout quand cela suppose de penser à contre-courant de ses propres habitudes.

C'est là que la construction d'une routine prend tout son sens. Plutôt que de compter sur notre seule clairvoyance, il vaut mieux en discuter avec l'autre et mettre en place un système : une solution plus tenable, satisfaisant les deux parties, et mentalement moins contraignante.

Plus besoin alors de réfléchir si la poubelle a besoin d'être sortie : on la sort le même jour chaque semaine, peu importe son état, et la personne qui s'en occupe a été définie à l'avance. De la même manière, on fixe une façon de faire le lit, un degré de propreté pour la vaisselle, et ainsi de suite pour le reste.

Chacun n'a pas le même attrait pour les différentes tâches ménagères. En en discutant et en fixant des responsabilités, chacun finit par faire ce qui le dérange le moins ou, dans le pire des cas, ce qui dérange se retrouve au moins partagé équitablement.

En créant une routine ménagère, on s'enlève ce poids et on s'assure d'un accord sur les tolérances de chacun. Ce n'est pas, bien sûr, l'unique ingrédient pour maintenir une relation, mais c'est pour moi le fondement.

S'il y a des non-dits, des exaspérations cachées, tout le reste en pâtit. Discussions profondes et sincères, entraide, cadeaux : ces actions ont une valeur amoindrie dès lors que quelque chose gêne.

Se confier à l'autre, quand il nous exaspère parce qu'il a mal fait le lit ou oublié la poubelle, n'a pas la même portée que si la vie de couple convient aux deux parties.

Le fondement d'un couple, lorsqu'il y a vie commune, commence d'abord par une entente sur le quotidien. Vient ensuite toute la magie qui permet de faire de un plus un plus que deux, et de vraiment grandir ensemble.

La routine fournit des braises qui ne s'éteindront pas tant qu’on la respectera : la respecter, c'est aussi montrer que le bonheur de l'autre nous importe. Un couple qui se veut durable bénéficie grandement de règles précises, décidées à deux.

Se faire confiance

Il est rare qu’on se respecte assez soi-même. Quintilien

Pour gagner en confiance en soi ou littéralement “se faire confiance”, il faut pouvoir croire en soi. La confiance s'acquiert par la fiabilité, que ce soit envers les autres ou envers nous-mêmes. Ainsi, avoir conscience de son propre manque de fiabilité rend la confiance en soi plus difficile à atteindre, et ce, à juste titre.

La confiance, en soi ou en l'autre, se construit. Pour qu'on nous fasse confiance, il faut avoir montré qu'on est fiable, même dans des situations compliquées. C'est pareil pour la confiance en soi : elle repose sur les promesses qu'on s'est faites à soi-même, et sur notre capacité à les tenir.

Qu'est-ce que cela signifie en pratique ? Se fixer des objectifs et les tenir, bien sûr, mais surtout accorder une grande valeur à sa parole. Des objectifs trop faciles, qui ne demandent aucun effort réel, ne suffiront pas à construire de la confiance en soi.

Mais attention, il faut éviter les paroles en l'air ou les promesses lancées sur un coup de tête. Les objectifs difficiles doivent être réfléchis : si vous vous dites "Je vais faire ça", alors faites-le. Le plus grand destructeur de confiance en soi, c'est de se promettre une chose et de ne pas la réaliser, que ce soit par manque d'envie ou par difficulté.

Un objectif doit être compliqué, sans quoi il n'apporte que peu de confiance. Mais il doit surtout être en adéquation avec nous-mêmes : si je me promets quelque chose, je dois être conscient des sacrifices et des difficultés que cela implique, et être certain que c'est un objectif que je souhaite vraiment, sur le long terme.

Pour se faire confiance, pas besoin de collectionner les défis compliqués. Peu suffisent : l'essentiel est de tenir ses engagements.

Même si la promesse est réfléchie, il arrive que notre vision change et que l'objectif ne nous intéresse plus. Il vaut mieux éviter à tout prix de se retrouver dans cette situation. Mais si cela arrive, l'abandon de la promesse doit reposer sur un motif cohérent avec nos valeurs, et non sur la paresse. L'idéal reste de ne jamais trahir ses promesses, mais si on le fait, il faut être sûr que ce n'est pas par simple renoncement face à la difficulté.

Selon moi, pour construire la confiance à partir de rien, se lancer un défi sportif est l'une des méthodes les plus adaptées. Je prends le sport comme exemple, mais l'essentiel est de trouver un objectif où les facteurs extérieurs ont le minimum d'impact : lire tous les jours, apprendre une langue, méditer, être en meilleure santé. Une fois cette confiance acquise, on peut se tourner vers des objectifs plus soumis à la chance.

Valider un objectif fait gagner en confiance, en abandonner un en fait perdre. Le rapport n'est pas linéaire : un seul abandon peut parfois suffire à tout réduire à néant.

Les promesses de réussite sociale sont les plus délicates. Se promettre de devenir riche ou d'être connu est dangereux, car la chance y joue une part importante. La probabilité d'échec et de perte de confiance est grande, même en donnant le meilleur de soi-même. Échouer dans ce genre de promesse peut alors nourrir un sentiment d'échec, jusqu'à remettre en cause toute la confiance en soi.

Ces objectifs, plus délicats, peuvent devenir des promesses dès lors qu’on a construit une confiance suffisante en nos capacités. L'échec dû au destin peut alors être accueilli les bras ouverts, comme une leçon sur le fonctionnement réel du monde plutôt que comme une atteinte à la confiance en soi.

Seul se tient pour surmonté, qui sait l’avoir été ni par ruse ni de sort. Montaigne

Écouter

Dans un débat, on écoute rarement ce que l'autre cherche à nous dire. Le débat vire trop souvent au combat : gagner compte plus qu'apprendre. Alors, au lieu d'écouter les arguments de l'adversaire, on ne cherche que leurs défauts.

On pourrait croire qu'il faut bien comprendre l'argumentaire adverse pour en trouver les failles. Mais souvent, il suffit de repérer un point discutable pour prétendre invalider tout le discours : un mensonge ou un défaut, même mineur, suffit à faire vaciller l'édifice entier.

Toutes les idées ont des failles : sans travers, ce n'est plus une idée mais une vérité. L'habitué du débat est passé maître pour les trouver chez les autres, mais reste aveugle aux siennes. Convaincu d'avoir raison et que les autres ont tort, il finit prisonnier de ses propres idées.

Le convaincu, le dogmatique, ne cherche dans un débat que les défauts du discours opposé au sien, sans jamais faire avancer sa pensée ni remettre en question certaines de ses idées. C'est flagrant, en particulier dans les débats politiques, où changer d'avis n'est simplement pas une option.

Dans un débat politique, accepter un argument opposé à sa thèse n'est même pas envisageable. Ce qui devrait être vu comme une sagesse est au contraire perçu, par le politicien comme par le peuple, comme un aveu de faiblesse. Car si le politicien change d'avis, c'est qu'il n'était pas certain de ce qu'il avançait. Et s'il se trompait là, il pourrait bien se tromper ailleurs.

Un politicien ne change pas d'avis. Il ne se laisse pas convaincre. Les débats politiques sont stériles, sans intérêt : un combat, jamais une discussion.

Pourtant, ce qui permet de réellement faire avancer la pensée, de trouver ce qui résonne avec le plus de monde, c'est bien la discussion : une discussion où chacun écoute l'autre, intègre et comprend sa pensée, avant de songer à sa réponse.

Dans un débat, ce n'est clairement pas ce qui se passe. Mais même sans enjeu, dans une simple discussion, on n'écoute pas vraiment.

Plutôt que d'écouter réellement, on met notre interlocuteur, notre adversaire, en bruit de fond, en récupérant uniquement les quelques mots qui nous permettent de rebondir le mieux possible. C'est inconscient, et c'est peut-être une manière de rendre la conversation plus fluide : attendre la fin de ce que dit l'autre, c'est créer de longues pauses gênantes. Aussi, on croit souvent avoir compris l'idée avant même que l'interlocuteur n'ait fini de s'exprimer, et on juge alors inutile d'écouter la suite. Notre réponse est souvent déjà prête à la seconde où l'autre termine sa phrase.

Plus une idée est ancrée en nous depuis longtemps, plus il est difficile de la remettre en question. On évite alors d'écouter vraiment les idées opposées, pour ne pas se laisser convaincre : on préfère fuir la vérité plutôt que d'accepter de s'être trompé.

Si on a vécu selon certaines idées, s'être battu pour elles et devoir finalement les invalider revient à admettre qu'on a perdu son temps. Plus on a navigué longtemps dans la mauvaise direction, plus on répugne à l'idée de changer de cap. On préfère ne pas arriver à bon port plutôt que de reconnaître son erreur.

Lorsqu'on a choisi de prendre l'ascenseur plutôt que de monter à pied, plus on l'attend, plus on est réticent à changer d'avis : “Je n'ai quand même pas attendu tout ce temps pour rien.” Même si celui-ci s'avère être en panne et que quelqu'un nous prévient, on a du mal à accepter l'information si cela fait trop longtemps qu'on attend : plutôt que de reconnaître une erreur, on préfère rester dans l'illusion qu'on est sur le bon chemin.

S'exercer à bien écouter son interlocuteur avant de songer à sa réponse, s'empêcher de formuler des mots dans sa tête tant que l'autre n'a pas fini : voilà la meilleure manière de tirer profit d'une conversation.

Mais c'est souvent par crainte qu'on se prépare à l'avance : soit parce qu'on n'a pas les capacités linguistiques pour construire sa pensée tout en parlant, soit parce qu'on craint qu'un léger temps de pause soit interprété comme un doute, un signe qu'on ne sait plus quoi dire.

Améliorer sa capacité d'improvisation, savoir dire clairement ce que l'on pense sans avoir à le préparer longuement, pourrait permettre de vaincre cette peur. Chaque conversation en serait plus enrichissante : on pourrait écouter pleinement ce que l'autre a à dire, bien comprendre ses arguments, enrichir sa pensée et sa réponse. Plutôt que de recracher une réponse incomplète, fondée sur quelques bribes captées l'esprit occupé à préparer ce qu'on allait dire.

Prendre le temps de répondre n'est pas un signe de faiblesse, mais bien de sagesse. Si votre interlocuteur met du temps à formuler sa réponse, ce n'est pas qu'il doute, c'est qu'il vous respecte. Il a réellement écouté ce que vous avez dit, sans jamais diriger sa pensée vers sa future réponse.

Qui croire ?

De plus en plus, les avis divergent sur bon nombre de sujets, et on ne sait plus qui croire ou qui écouter. Comment alors choisir à qui accorder sa confiance ?

Faire confiance, pour moi, ce n'est pas croire qu'une personne dit la vérité, mais qu'elle dit sa vérité. Le fondement de la confiance en l’autre, c'est de croire que ses paroles ne sont pas en l'air, qu'elle ne choisit pas la facilité, mais qu'elle exprime vraiment ce qu'elle pense.

Beaucoup se trahissent par peur du préjudice : ils se rangent du côté de la majorité dans leurs déclarations, même s'ils ne sont pas en accord avec elle.

C'est là qu'un paradoxe émerge : la pensée acceptée s'auto-alimente par un effet boule de neige. Elle a certes des chances d'être proche de la vérité, par la force du nombre, mais c'est aussi l'avis qui n'engage à rien quand on prend position.

Une déclaration qui se range du côté de ce qui est admis n'implique aucune prise de risque et n'a donc aucune réelle valeur. Cette absence de prise de risque pousse alors de nombreuses personnes à rejoindre cette pensée et à s'en déclarer solidaires : ils n'ont rien à perdre, tout à gagner.

Par cet effet, ce qui est considéré vrai aujourd'hui aura de moins en moins de chances d'être remis en question, et les partisans de l'idée se feront de plus en plus nombreux, jusqu'à ce qu'elle devienne l'évidence, le bon sens.

Cela n'invalide en rien les idées communes, mais sème le doute sur l'accord entre les idées d'un individu et ses déclarations : par peur de la polémique ou par désir de notoriété, certains préfèrent trahir leurs pensées et se cacher derrière la pensée majoritaire, peu importe l’écart avec la leur.

Tant que ce doute persiste, impossible de faire confiance à ceux qui se rangent ainsi du côté de la majorité : comment le pourrait-on, sans certitude que ce qu'ils expriment rejoint ce qu'ils pensent ?

À l'inverse, une déclaration opposée au discours ambiant inspire la confiance. En mettant sa peau en jeu, en s'opposant à la majorité, l'individu montre qu'il est convaincu de ses idées : ce qu'il pense n'est bien sûr pas forcément vrai, mais il y croit assez fort pour risquer beaucoup en défendant sa thèse. Et cet individu devient, de fait, quelqu'un en qui l'on peut croire : quelqu'un qui pense ce qu'il dit.

Seul ce qu’on est prêt à risquer pour une chose peut révéler à quel point on croit vraiment à cette chose. Nassim Taleb

Mais au-delà de la confiance, comment trouver la vérité ? Ce n'est pas chose aisée. D'un côté, la majorité incite à faire confiance par la force du nombre. Mais cette force peut elle-même n'être qu'une illusion, née d'un effet boule de neige plutôt que d'un examen réel des idées.

Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nées de causes frivoles. Montaigne

De l'autre, on a l'opposant ayant une confiance aveugle en ses dires, prêt à risquer beaucoup mais qui se fourvoie peut-être : la confiance en soi n'a jamais garanti la vérité.

Par ailleurs, le penseur opposé au dogme ne met pas forcément sa peau en jeu. De nos jours, avec les réseaux sociaux, défendre une idée originale, contraire à la croyance commune, peut être une entreprise florissante. Pas besoin de convaincre la majorité : un petit nombre d'abonnés suffit à s'enrichir.

Le penseur polémique n'est alors plus si digne de confiance, car on peut se demander s'il ne force pas le trait pour se faire une place dans un monde de plus en plus polarisé. S'enrichir en profitant de la polarisation de la société n'est pas un vrai risque, même si cela implique de se déclarer contre la croyance commune.

Distinguer la majorité, le convaincu et l'entrepreneur polarisé n'est pas chose aisée. S'intéresser aux avis contraires, tant qu'ils ne relèvent pas d'un business, est signe d'une réelle intelligence : c'est ainsi qu'on fait avancer la pensée humaine et qu'on déracine les croyances sans fondement, entretenues par la seule force du nombre.

Pour rebondir un peu sur la confiance, une bonne manière d'évaluer la compétence d'un individu est de juger à quel point il se détache du paraître pour construire sa réputation. À réputation égale, un chirurgien avec de gros doigts et l'apparence d'un boucher est nécessairement plus compétent qu'un chirurgien aux doigts fins, aux petites lunettes et à la coupe de cheveux soignée.

Le premier a acquis sa réputation uniquement par compétence, quand le second la doit en partie à son paraître. Ainsi, à réputation égale, ce qui paraît farfelu ou inadapté vaut mieux que ce qui respecte les codes établis.

Il en va de même pour la publicité : à prix égal, ce qui repose sur le marketing a de bonnes chances d'être de moindre qualité qu'un équivalent porté uniquement par le bouche-à-oreille.

Ce qui fait l’objet d’un marketing poussé est necéssairement moins bien. Nassim Taleb

Le principe est le même : à réputation égale, le paraître réduit la part de réelle compétence ; à prix équivalent, le marketing réduit celle de la qualité.

Et cela s'applique aussi à la confiance : à discours égal, l'alignement avec le dogme entame la part de confiance réelle qu'on peut accorder à un individu.

Cet équilibre semble être une règle universelle, applicable à bien d'autres sphères : les parts du gâteau sont limitées, ce qui prend de la place d'un côté en enlève de l'autre.

La langue

Le langage structure nos pensées. Un vocabulaire riche et une grande maîtrise de la langue nous aident à penser efficacement. Les mots et les tournures de phrase nous permettent d'exprimer ce que l'on ressent et de transcrire ce qu'on a en tête de manière intelligible. Plus notre vocabulaire est riche, plus nous pouvons exprimer nos idées avec précision.

Mais je me demande si la langue n'a pas un autre impact sur nous, au-delà de la simple expression : les mots que l'on apprend influencent-ils notre pensée, ou notre pensée existe-t-elle indépendamment, et le langage ne fait que lui donner une forme ?

Fondamentalement, cela revient presque au même : ce qu'on ne peut pas dire, on ne peut pas le transmettre, et ce qui n'est pas transmis, que ce soit dans un esprit ou dans une société, finit par disparaître.

C'est un peu les deux à la fois. D'un côté, le mot ne peut naître que d'un besoin, et découle donc de la pensée d'un individu à un moment précis. De l'autre, une fois intégré au langage, il façonne en retour la pensée de tous.

Les différences de créativité, de compétences et bien d'autres choses entre les peuples découlent peut-être bien plus du hasard que d'une prédisposition quelconque. Un individu influent a un jour créé un mot, et ce mot a bouleversé, par effet boule de neige, la façon de penser de tout un peuple.

Un mot qui incite à la quête de liberté ne suffit pas, seul, à transformer la pensée d'un peuple, mais il l'influence assez pour augmenter les probabilités que d'autres mots du même registre voient le jour. Un vocabulaire entier peut alors émerger autour de cette idée, et orienter la pensée collective par les mots qu'il met à disposition.

Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nés de causes frivoles. Montaigne

À mesure que le temps passe, l'écart entre les langues et ce qu'elles nous incitent à penser se creuse. Si la France a produit tant de grands penseurs, ce n'est peut-être pas affaire de prédisposition, mais de langue : le français s'est façonné, au fil du temps, autour de la philosophie. Et cette propension s'entretient : les philosophes enrichissent la langue, qui devient à son tour plus apte à la réflexion.

Un mot en particulier m'amuse et retient mon attention : flâner. Il n'a pas vraiment d'équivalent en anglais et constitue, selon moi, le terreau d'une pensée riche. Se balader sans but, en laissant l'esprit vagabonder à son aise, semble être l'une des meilleures façons de laisser venir les idées naturellement.

De nombreux grands penseurs comme Montaigne, Nietzsche, ou encore Einstein plébiscitaient l'acte de marcher pour penser et réfléchir. Comme si flâner, loin d'être une perte de temps, était au contraire une condition de la pensée.

Mes pensées s’endorment si je les laisse assises. Mon esprit n’est pas agile si mes jambes ne l’agitent. Montaigne

Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelques choses. Nietzsche

Selon moi, l'existence du mot flâner joue un rôle bien réel : elle pousserait les francophones à flâner plus que d'autres, et cette habitude les rendrait plus enclins à devenir des penseurs.

Si la langue a un tel impact sur les productions d'un peuple, la langue anglaise ne serait-elle pas alors taillée pour la science ? La suprématie du monde anglophone sur les publications scientifiques semble en tout cas aller dans ce sens.

Certes la langue a un impact sur la réflexion, mais cet impact reste minime comparé à celui de ne pas réfléchir dans sa langue natale. Être forcé à réfléchir dans une autre langue, c'est aller contre son esprit. Cela limite le nombre de mots que l'on peut utiliser, car on en connaît toujours bien plus dans sa langue natale que dans n'importe quelle langue apprise.

Or, aujourd'hui, la science se fait en anglais : c'est la langue des publications et des séminaires. Il n'est d'ailleurs pas rare de voir des laboratoires, même hors des pays anglophones, où l'on ne parle qu'anglais.

Bien sûr, rien ne force le scientifique à réfléchir en anglais, et il ne le fait d'ailleurs probablement pas. Mais le travail de traduction interne, lors de la lecture ou de l'écriture de publications, vient inévitablement freiner sa pensée. Il en devient, en moyenne, moins performant qu'un chercheur ayant l'anglais comme langue natale.

Alors oui, avoir une langue commune pour la science est sans doute bénéfique pour la progression du savoir humain. Mais se forcer à parler anglais, au sein de laboratoires où les chercheurs ont la même langue native, est à mon sens contre-productif, et limite inévitablement les idées qu'il est possible de développer.

Chaque langue a ses particularités et ses forces : converger vers une langue mondiale, c'est risquer de limiter notre pensée et ce qu'il nous est possible d'exprimer. Une langue commune pour échanger est une grande force. Mais renoncer à sa langue natale, en prétextant que seul l'anglais est aujourd'hui utile, est un premier pas vers une pensée plus uniforme, et donc vers un développement du savoir freiné.

Parler couramment une langue ne garantit pas de savoir réfléchir efficacement dans celle-ci. Et selon moi, aucun effort, même considérable, ne permet vraiment de remplacer sa langue natale par une autre pour penser.