Le temps est notre meilleur filtre. Il nous aide à trier ce qui compte, dans nos décisions comme dans nos idées.
C’est l'effet Lindy : l'espérance de vie d'une chose est proportionnelle à son âge actuel. Le filtre du temps n'est que l'application de ce principe à la prise de décision : ce qui a survécu survivra encore, et ce qui a survécu a nécessairement une utilité.
Ce sont des statistiques, pas une loi absolue : le contre-exemple type est la chose surprotégée, maintenue en vie malgré son inutilité et sa fragilité. Le filtre du temps ne révèle son potentiel que s’il y a eu une exposition à des chocs et des préjudices réguliers.
Ce filtre temporel s'applique partout, dans tous les domaines. Il n'est pas irréfutable, mais c'est souvent la meilleure preuve dont nous disposons : la preuve de la survie au temps.
Le dernier complément alimentaire à la mode a beau s'appuyer sur des études scientifiques récentes, ce que les humains mangent depuis des millénaires a bien plus de chances d'être bon pour la santé.
L'activité physique, proche de ce que l'on faisait pour notre survie à l'époque des chasseurs-cueilleurs, est logiquement meilleure pour notre santé que la dernière machine de musculation ou les électrodes promettant “4 heures de sport en 20 minutes”.
Subir la maladie plutôt que de chercher à tout prix à limiter la douleur par des centaines de médicaments : c'est certes moins confortable, mais sans doute meilleur pour nous.
Mais ce filtre temporel ne prouve pas seulement des choses à long terme, en raisonnant sur plusieurs générations : il les prouve aussi à plus court terme.
La survie au temps est gage d'une qualité supérieure à celle de la contrepartie récente. Lire un livre écrit il y a 100 ans et encore réputé sera sans doute plus intéressant que le “New York Times Best Seller” de l'année. Lire un journal mensuel sera en moyenne plus pertinent qu'un quotidien, le mois ayant filtré les infos sans grande importance ou n'étant que du bruit.
Les domaines où ce filtre temporel est utile sont légion, mais j'aimerais, dans cette pensée, m'étendre sur un cas en particulier : la prise de décision impulsive.
Très souvent, une idée émerge et paraît si bonne que retarder sa mise en œuvre semblerait presque aberrant sur le moment.
On prend envie de s'acheter quelque chose et en deux temps trois mouvements, on se retrouve à la caisse d'un magasin ou à surfer sur la page web du vendeur. Mais ce caractère urgent n'est souvent qu'une chimère : laisser le temps à l'impulsion de retomber, c'est se préserver d'achats inutiles.
C'est ma nouvelle vie à la campagne qui m'a fait réaliser cela : depuis que j'ai quitté la ville, j'achète beaucoup moins.
Mais alors pourquoi ? Bien sûr, voir moins de publicités change déjà la donne, mais pour moi, c'est surtout la distance avec le magasin, et la contrainte d'y aller, qui me confrontent à ce filtre temporel. Devoir faire un trajet et dépenser de l’essence me rebute si bien que j’attends d’avoir une liste conséquente de choses à acheter avant de faire le déplacement. Et cette liste se réduit presque aussi vite qu'elle ne se remplit : je note des choses, puis je les enlève quelques jours après, en réalisant que l'objet ne m'est pas utile.
Le besoin vital, ou simplement le besoin réel d'une chose, est extrêmement rare. Mais notre cerveau, manipulé par le marketing, nous fait souvent croire le contraire.
La plupart de nos envies aujourd'hui ne sont que des pièges du marketing, armé des outils de la technologie moderne.
Ce n’est pas nous qui roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. Thoreau
Aujourd'hui, je connais le pouvoir de cette manipulation de nos envies, et je sais que seul le temps peut me confronter au réel besoin que j'ai d'une chose.
L'envie est dure à combattre, même à temporiser, et c'est complètement logique. À l'origine, elle découle d'un besoin vital : quand l'envie de manger ou de boire arrivait, pas de temps à perdre, il fallait agir vite pour maximiser les chances d'y répondre et donc survivre.
Mais aujourd'hui, l'envie et la survie sont souvent très éloignées, voire complètement dissociées. Agir vite n'a plus de sens pour la plupart des choses, et c'est prendre le temps qui devrait devenir la norme.
Ma vie à la campagne, dans la maison de mes ancêtres, m'apporte un filtre de plus. Cette maison regorge de trésors cachés, et dès que l'envie d'une chose me prend, je me force à m'assurer qu'elle n'est pas déjà présente dans un carton ou un placard.
Je me force aujourd’hui à chercher avant d’acheter et, par là, j’augmente encore le temps qui sépare l’envie de l’achat, si achat il y a.
Le filtre du temps nous apporte beaucoup, mais encore faut-il réussir à l'utiliser, car retarder ses envies, c'est lutter contre notre instinct. Et je crois que, pour une fois, il faut savoir aller à contre-courant de ce que la nature nous souffle.