Notre vie : une chimère ?

Est-ce possible, ou est-ce un rêve voué à l'échec ?

Un vigneron de Champagne et une océanographe : difficile d'imaginer deux métiers plus incompatibles.

Les deux imposent des lieux de vie bien différents. Le vigneron de Champagne vit en Champagne, là où sont ses vignes. Quitter la région, c'est changer de métier.

L'océanographe, comme son nom l'indique, doit être proche de l'océan. Pas une région précise, mais un littoral, peu importe lequel, tant qu'il y a un laboratoire de recherche à proximité. En réalité, il n'y a pas vraiment de choix entre les lieux : les places sont rares et difficiles à obtenir. À moins d'être une chercheuse très renommée, on va où l'on veut bien de nous, pas où l'on veut aller.

Elle et moi, ce n’est pas possible sans un sacrifice énorme de l'un de nous deux : un de nous doit renoncer à sa passion, à sa vie de rêve. Pour moi, "le champagne ou elle". Pour elle, "la recherche ou lui". Pour nous deux, "la passion ou l’amour".

Et il n'y a pas que la passion qui doit être sacrifiée… La Champagne, c'est loin de ses amis, de sa famille, dans un village qu'elle n'aimera peut-être pas. Pour moi, la suivre vers l'océan, ce serait loin de mes amis, de ma famille et sans doute de mes valeurs. Cette vie moderne, en ville, faite de voyages, de technologie, de métiers de bureau, d'éloignement de la nature et de mes racines : n'est-ce pas exactement ce contre quoi je me bats depuis que j'ai changé de vie ?

Demander un aussi gros sacrifice par amour, est-ce vraiment une preuve d'amour ? L'amour implique des efforts et des compromis, mais abandonner sa passion n'est pas un simple compromis : c'est renoncer à un rêve. Je l'aime trop pour lui imposer cela : même si elle acceptait d'y renoncer pour moi, je la repousserais. Et c'est réciproque : elle ne supporterait pas que j'abandonne mon rêve pour elle.

À quoi bon faire durer une relation face à un problème sans solution ? Des deux côtés, on y verra sans doute plus clair dans un an. Mais vivre cette année entière sous cette épée de Damoclès serait profondément malsain : espérer que l'autre craque, mais pas juste par amour ; qu'il craque pour de bonnes raisons, les siennes.

Attendre en sachant que tout s'arrangera dans quelques années, c'est possible, même si c'est difficile. Mais nous, on ignore même si une vie ensemble sera un jour possible : on attend, mais on ne sait pas ce que l'on attend.

Rester avec elle, c'est risquer de passer à côté de ma vie en choisissant le cœur plutôt que la raison. Si je n'aime finalement pas la vigne, est-ce parce que j'aime Lucie ? Et dans ce cas, suis-je aveuglé, ou est-ce elle qui compte vraiment ? Est-ce qu'écouter mon cœur ne serait pas justement le meilleur choix ?

Je ne sais pas si je peux vivre en sachant que chaque chose qui me plaît dans la vigne éloigne un peu plus notre futur ensemble : chaque pas dans cette nouvelle vie est un renoncement à l'autre. Pour elle, un post-doc primé veut dire partir là où elle sera prise, sans penser à la distance. Pour moi, m'engager dans les vignes, c'est risquer d'y prendre trop goût, de m'éloigner d'elle, sans retour possible.

Pour que ça marche entre nous, je ne vois que deux issues : soit je me désintéresse des vignes et je trouve une profession qui me permette de la suivre ; soit c'est l'inverse, elle trouve à Mailly quelque chose qui la passionne, et laisse tomber sa carrière universitaire, non par sacrifice, mais par ras-le-bol.

Mais renoncer à presque dix ans d'études, laisser son diplôme de côté, c'est difficile. Je l'ai vécu récemment, et il m'a fallu longtemps pour m'assurer que c'était la bonne décision. Je m'en veux presque d'avoir eu ce besoin de changer de métier. Tout aurait été plus simple si j'étais resté ingénieur IA…

Si j'aime les vignes et que je m'y vois toute ma vie, je n'y renoncerai pour rien, pas même pour elle, et je sais qu'elle ressent la même chose de son côté. Ce métier, c'était celui de mon arrière-grand-père, de mes ancêtres, l'un des plus vieux métiers du monde. Si j'adore cette vie, c'est peut-être simplement mon destin.