Une rencontre récente m'a marqué et m'a fait comprendre que ma vision de la liberté, que je croyais universelle, ne l'était pas.
Être libre, pour moi, c'était ne dépendre de rien ni de personne, en tout temps et à chaque instant : ni d'un patron, ni de mes émotions, ni d'une addiction, ni d'un mode de vie imposé, ni de contraintes venues des autres ou de moi-même.
Mais n'est-ce pas une façon égoïste de raisonner ? Celui qui ne dépendrait de personne ne serait pas obligé de faire preuve d'altruisme ou de générosité. C'est une réalité, et pourtant j’ai le sentiment que l'altruisme, s’il n'est pas déjà imposé par la contrainte, émerge de la liberté. Depuis que je me suis libéré d'un grand nombre de choses et que je dispose de temps, ma manière favorite de l'utiliser est d'aider les autres, de leur faire plaisir.
Cette rencontre avec un personnage attachant et respirant la joie de vivre m'a offert un regard neuf sur ce que peut être la liberté. En m'annonçant d'emblée la sienne, je me suis mis à l'évaluer selon mes propres critères, mais j'ai vite compris que cela n'avait aucun sens.
C'est un saisonnier qui ne vit que de jobs pris en haute saison, à sa guise et selon ses besoins. Il doit travailler pour vivre, mais choisit toujours ce qu'il veut faire parmi l'offre disponible. Sans patron à l'année, il peut travailler davantage une saison puis s'offrir une année sabbatique en Asie la suivante : il lui suffit d'anticiper de quoi assurer sa survie, pour le reste il suit ses envies.
C'est un métier social : le saisonnier suit l'activité, il va là où sont les gens, là où est la demande. Au ski l'hiver, à la plage ou en festival l'été, aux vignes pour les vendanges, en Bretagne sous les étoiles pour retourner les huîtres.
Certes, il vend parfois son temps et sa liberté, mais jamais à heure fixe pour toute une vie. C'est là toute la différence avec un salarié classique : il n'a pas de patron à l'année, et peut choisir de prendre du temps pour lui quand il le souhaite.
Si un travail ne lui convient pas, il peut simplement partir, ou tenir quelques semaines en se promettant de ne pas recommencer l'année suivante. Ce n'est pas comme le CDI, qui sur le papier se quitte quand on veut, mais qui, en pratique, tient en laisse. La partie du travail salarié qui me rebute disparaît quand je pense à un job de saisonnier, à échéance courte.
Il vit au jour le jour, dort où il peut, mange quand il peut. Il n’a pas de situation stable, mais il l'assume, et c'est justement ça qui le rend libre.
Le plus beau, c'est que contrairement à mon idéal de liberté, le sien semble atteignable, même accessible à tous : il suffit d'accepter de vivre sans construire le futur.
Ce n'est pas la vie que je veux, ou du moins, pas celle que je pense vouloir. Et pourtant, je le considère comme libre. Il vend parfois sa liberté, mais est-ce que ça ne serait pas une nécessité ? Le juste paiement du confort que lui offre la société moderne ?
Et si la liberté passait avant tout par le fait d'être utile aux autres ? On ne peut pas juste prendre sans rien donner. Le confort de la vie provient toujours d'une liberté sacrifiée quelque part : chaque commodité de la vie moderne a un jour coûté de la liberté à quelqu'un.
Car être utile aux autres, c'est leur donner une partie de notre liberté, peu importe la manière : ce n'est plus faire pour nous, mais faire pour eux.
Selon moi, c'est l'une des formes de liberté les plus pures : faire ce que l'on veut, mais être contraint d’aider les autres, de travailler pour survivre, de payer le prix du confort moderne. Et c'est d'ailleurs ça, l'argent : une réserve d'aide que l'on peut accumuler pour, à notre tour, être aidé en retour.
Devenir complètement libre en allant vivre en autarcie, dans la jungle ou la forêt, est théoriquement possible. Mais est-ce vraiment la vie que l'on cherche ?
Bon, je romance un peu ces métiers de saisonnier, la réalité est bien plus nuancée. Ce sont parfois, de par leur statut, des métiers difficiles et mal payés : ils rapportent peu, alors même qu'ils rendent un service essentiel.
Mais peut-être est-ce parfois l'inverse ? Cette vie instable attire peu ; pour attirer du monde, il faudrait alors en surestimer la valeur. La différence se rattrape sur le prix, que les vacanciers paient au prix fort.
Beaucoup considèrent les saisonniers comme des fainéants ou des personnes instables : “ils ne bossent que six mois par an et sont toujours en vadrouille.” Mais au moins, leur métier est utile par essence pendant toute la durée du contrat : on les prend pour un besoin précis, juste le temps qu'il faut pour nous aider à faire ce qu'on n'arriverait pas à faire seuls.
Contrairement aux bullshit jobs de bureau, où l'on passe parfois 90 % de son temps à ne rien faire, le contrat court de saison n'a pas ce problème : si le saisonnier n'est pas utile, l'employeur ne le reprendra pas l'année suivante. Contrairement à un CDI, où il faut attendre la fin de carrière pour envisager de supprimer un poste devenu inutile, un poste de saisonnier disparaît d'une année sur l'autre s'il n'a plus sa place.
Les saisonniers, pour moi, ont réellement compris comment être libres dans le monde d'aujourd'hui. Même sous-payés au regard de ce qu'ils donnent, ils peuvent s’en sortir grâce aux aides d'un pays développé comme la France, et c’est tant mieux. Vivre saisonnier, c'est vivre libre. Pas la liberté à laquelle j'aspire, mais une liberté bien réelle.