Courir

Il y a un an et demi, j’ai commencé à courir pour préparer un marathon, un défi que je m’étais lancé avec un ami. En grand adepte d’optimisation sportive, je suis tombé dans le piège du marketing : j’ai acheté la panoplie complète, chaussures à amorti promettant santé articulaire et correction de foulée, abonnement à un programme d’entraînement, ceinture porte-téléphone, et surtout une montre pour tracker chaque séance.

Cela m’a convenu un temps, et pendant plusieurs mois, j’ai suivi ce programme en utilisant tous ces gadgets. Mais peu de temps avant mon marathon, après une réflexion personnelle et quelques livres, j’ai commencé à voir la course différemment, plus axée sur le côté naturel et minimaliste, sur l’idée de pouvoir courir n’importe quand et n’importe où.

J’ai tout de même conservé cette panoplie jusqu’au marathon, par crainte de perdre mes progrès. Mais pendant toutes les séances qu’il me restait, je ne cessais d’imaginer l’après. L’objectif n’était plus vraiment le marathon, mais plutôt ce qui allait venir ensuite.

Ce qui me tenait à cœur, c’était de passer à des chaussures minimalistes. Non seulement pour leur côté naturel, mais surtout pour retrouver une liberté : courir efficacement, sans me blesser, peu importe le moment, la tenue ou le terrain. En s’entrainant avec des chaussures minimalistes, on peut ensuite courir partout, même pieds nus.

La transition n’a pas été facile : perte de performance, douleurs au mollet, changements d’avis fréquents et peur de la blessure. J’ai oscillé entre minimalistes et chaussures amorties, acheté et revendu plusieurs modèles. Et finalement, après une longue bataille contre mes doutes, mes douleurs et mes craintes, j’ai adopté les minimalistes pour de bon.

Cette transition a été le premier domino de toute une série.

Je courais uniquement sur le bitume, d’une part car c’est optimal pour préparer un marathon et d’autre part parce que trouver des surfaces plus naturelles à Paris relève du défi. Les chaussures minimalistes ont beau être théoriquement plus adaptées pour nous, un argument fréquent contre leur utilisation est que nos pieds nus ne sont pas conçus pour courir sur des surfaces aussi dures. Certes, nos pieds n’ont pas besoin d’un amorti pour pouvoir courir, mais les chocs induits par la course sur une surface comme le bitume ne sont en rien comparables à ceux sur des surfaces plus naturelles comme la terre ou le sable. Avec cela en tête, changer de chaussures sans changer de terrain n’était plus vraiment une option.

Par chance, j’ai près de chez moi la Cité universitaire et le parc Montsouris, où je peux courir sur des surfaces plus naturelles. Bien sûr, je ne m’y limite pas, mais c’est ça qui, je pense, m’a permis de sortir de cette phase d’hésitation, où deux voix se contredisaient : d’un côté, “courir en chaussures minimalistes, c’est naturel”, et de l’autre, “courir sur du bitume, ce n’est pas naturel, il faut une protection”.

Ces deux changements, qui se complètent l’un l'autre, m’en ont fait apercevoir un troisième. Changer de terrain m’a forcé à ne plus regarder mon allure : on ne peut pas courir à la même vitesse sur toutes les surfaces et toutes les pentes. C’était le premier pas vers ce qui allait être, pour moi, le changement le plus impactant et le plus positif de ma pratique de la course à pied.

Un objet, que je n’envisageais même pas de supprimer tant il me semblait indispensable, était pourtant le moins naturel de tous mes équipements. Son impact n’était pas physique, comme celui des chaussures ou du terrain, mais bien mental. Je parle bien sûr de la montre connectée.

Comme beaucoup, j’ai longtemps été obsédé par des indicateurs chiffrés, par une valeur à améliorer, une durée à faire, une fréquence cardiaque à respecter, etc. La montre connectée satisfait cette obsession… mais surtout, elle l’entretient.

En changeant de surface pour courir, j’avais certes perdu la mesure d’allure mais, au lieu d’en profiter pour me débarrasser de ces chiffres, j’en ai trouvé un nouveau : la VO₂max.

Obnubilé par ce chiffre, je me suis astreint à répéter la même séance éprouvante, jour après jour. L’appréhension me gagnait dès la veille, parfois même avant, au point d’empiéter sur mon mental bien au-delà de l’effort.

La souffrance physique affecte moins nos sens que le fait d’y penser. Quintilien

Je refuse que le sport me cause ce genre d’angoisse : j’ai d’ailleurs noté cette phrase que je relis et me répète souvent : “Le sport est à mon service et non l’inverse.” Si le sport impacte ma vie négativement, quelque chose ne va pas et je dois travailler à changer cela.

Pour ceux qui ont souffert, savoir que l’on va souffrir est aussi dur que la souffrance elle-même. Sénèque

Cette phase de poursuite d’un chiffre m’a bloqué dans ma transition vers une course plus naturelle : j’avais entrevu les bénéfices, mais je m’étais engagé à atteindre un objectif, et je ne pouvais pas abandonner en chemin.

Mais après plusieurs mois, j’ai commencé à remettre en question cette promesse. Les promesses que je me fais sont presque sacrées pour moi. Les rompre n’est souvent même pas une option que j’envisage : je crains toujours que ce soit par faiblesse plutôt que par raison. J’ai passé beaucoup de temps à y réfléchir avant de prendre la décision, il y a quelques semaines, d’arrêter ces séances et de ne courir qu’au ressenti.

Mais même là, je n’avais pas encore osé me séparer de la montre : je courais au ressenti… mais sans parvenir à me détacher des chiffres. Absurde.

Un événement négatif m’a permis de me libérer : mon téléphone a rendu l’âme. Plutôt que de me morfondre, j’en ai fait un tremplin pour opérer des changements que je n’aurais sans doute jamais osé sans ce coup du sort. Je n’ai réinstallé aucune application de sport et j’en ai profité pour me passer définitivement de ma montre connectée.

Je suis fier d’y être parvenu : l’Amor Fati est un idéal pour moi. C’est bien beau d’en parler, mais tant qu’il ne nous arrive aucun coup du destin, c’est plus des paroles en l’air qu’autre chose. Cet évènement m’a confronté au destin et j’ai réussi à l’accueillir à bras ouverts, sans me plaindre, et même à en tirer profit pour un autre aspect de ma vie.

Courir au ressenti sans chronomètre, en jouant avec les allures, le terrain, les directions ou tout autre chose, c’est ce à quoi j’aspirais depuis longtemps mais sans oser sauter le pas. Peu de temps après, j’ai découvert que cette approche avait un nom : le fartlek. Comme dans le monde des idées, trouver moi-même un principe puis le retrouver dans la littérature renforce sa pertinence dans mon esprit.

La chasse, le jeu, la cueillette, courir, marcher, sprinter, sur tous les terrains, toutes les durées, le dépassement de soi, écouter son corps : voilà l’essence de la course à pied.

Plus de montre, plus de séances planifiées, plus de pression, plus de compteur de pas, plus de bpm, plus de chrono, plus de VO₂max, plus de comparaison, plus de contraintes d’allure, plus de terrain spécifique…

J’ai supprimé tout ça, mais ce qui a le plus d’impact, pour moi, c’est ce qui découle de ces changements. Je n’ai plus aucune appréhension, plus cette peur de sortir la veille en prévision de ma séance. Aujourd’hui, ça me parait être une bonne décision sur tous les plans : je suis content de l’avoir prise et je ne me vois pas revenir en arrière. Encore une fois, le fait de l’écrire ici achève de m’en convaincre.

Au point où j’en étais arrivé, je me devais de renverser les derniers dominos, de finir cette transition vers ma vision de la course naturelle. Il restait deux points principaux : le matériel et les courses organisées.

Je n’ai jamais été un grand adepte du matériel : juste une ceinture pour le téléphone et les clés, pas d’eau, pas de nourriture, pas de sac de trail ou je ne sais quoi. Le changement n’a donc pas été radical : je me suis contenté de laisser mon téléphone à la maison et de porter mes clés à la main. Les gels, les électrolytes et assimilés, j’en ai pris une fois pendant le marathon, je l’ai regretté et je sais que plus jamais je n’en reprendrai : même pour des efforts longs, une gourde et quelques fruits secs me suffisent.

Pour finir, les courses organisées ne sont pas en accord avec ma vision de la course à pied. Pour moi, le trail en compétition perd son essence : il devient un troupeau d’humains à la queue leu leu qui dérange la nature et les animaux. Là où le trail est pour moi une manière de me rapprocher de ma nature animale, en courant selon mon ressenti en forêt, seul et en silence, le trail organisé n’a plus aucun rapport avec ça : le seul point commun est le terrain. En courant seul en forêt, j’ai croisé une harde de biches et deux sangliers, ce que je n’aurais jamais pu espérer voir dans une course organisée.

Vivre sans vidéo

Je suis convaincu qu’on peut vivre pleinement, sans manque ni regret, en renonçant aux distractions vidéo modernes.

Notre cerveau s’est habitué à une stimulation extrême, et cette habitude, devenue addiction, provoque un manque dès qu’on tente de s’en passer.

Selon moi, une privation prolongée de ces distractions pourrait nous en libérer. On se contenterait alors de loisirs plus anciens : lecture, musique, dessin, discussions, écriture, balades… sans jamais éprouver le moindre manque.

Depuis plusieurs mois, j’ai presque totalement abandonné films, séries, YouTube et toute forme de vidéo. Mon engagement n’est pas strict : j’ai vu quelques films au cinéma, en compagnie de proches ou parfois seul, mais ces exceptions se comptent sur les doigts d’une main. Peu à peu, le manque s’est atténué, confirmant une forme d’addiction, mais il persiste quand même.

Ce manque que je ressens encore après plusieurs mois, alors que je pensais le faire disparaître purement et simplement, me pousse à remettre en question ma thèse initiale.

Fâcheuse science que celle qui nous détourne des plus doux moments de la journée. Montaigne

J’ai voulu valider mon hypothèse, et en profiter pour me défaire de distractions que je juge abrutissantes. J’y croyais dur comme fer, ne voyant aucune faille dans mon raisonnement : les humains s’en sont passés pendant des millénaires, pourquoi pas nous ? Mais en discutant avec mes proches, j’ai commencé à repérer quelques failles dans ma thèse, des choses que je n’avais pas considérées et qui pourraient s’avérer primordiales.

Aujourd’hui, ces objections ne suffisent pas à invalider ma thèse à mes yeux, mais elles ébranlent mes certitudes.

Mais alors, qu’est-ce qui cloche ?

Plusieurs choses… La plus importante : nos ancêtres ne pouvaient pas ressentir ce manque, car on ne peut manquer que de ce qu’on connaît. S’ennuyer et ressentir un manque sont deux choses bien différentes.

Le manque donne le sentiment de rater une partie de ce que la vie nous offre. L’ennui, lui, se résume à l’absence d’occupation ou au choix de l’inaction. Le manque s’installe sur le long terme : on le ressent au bout d’un certain temps et il devient de plus en plus pesant. L’ennui, lui, est éphémère : on s’ennuie un temps puis on passe à autre chose.

Connaître un plaisir et s’en priver n’équivaut pas à ignorer son existence. Même après un sevrage, les anciens addicts rechutent bien plus souvent qu’un individu lambda ne commence à se droguer. Quand on y a goûté une fois, on n’oublie jamais le goût. De ce point de vue-là, il serait logique de ressentir un manque peu importe à quel point on s’est éloigné de ces distractions. Si on a la connaissance qu’un loisir très divertissant existe, notre cerveau ne pourra plus jamais l’ignorer.

Reste que pour moi, l’ennui est essentiel, et une partie des distractions vidéo menace sa survie dans notre quotidien. Les réseaux sociaux, avec leurs vidéos courtes, chassent tout ennui : au moindre temps mort, on sort son téléphone pour combler le vide avec des contenus de quelques secondes. À l’inverse, les formats plus longs, comme les séries et les films, ne sont pas incompatibles avec l’ennui : en les réintroduisant, pourrait-on alors conserver l’ennui tout en comblant le manque ?

Aussi, ma thèse initiale était assez radicale. Chaque individu qui ressentirait un manque en cherchant à se passer de vidéos serait un addict. Si le manque définit l’addiction, alors avoir goûté à un plaisir tel qu’on ne peut plus l’ignorer suffirait à nous rendre addicts. Finalement, pour moi, la capacité à se modérer joue un rôle tout aussi important, voire plus, dans l’addiction.

La philosophie ne s’oppose pas aux plaisirs naturels, pourvu qu'ils soient mesurés : elle prêche leur modération, non leur abandon. Montaigne

Si cette explication est juste, il faut alors distinguer l’addiction du besoin induit par la simple connaissance d’une chose.

Une autre explication réside dans la façon dont nous construisons nos vies. Les modes de vie, en effet, évoluent avec les progrès de la société. Selon les époques, nos journées s’articulaient différemment, entre distractions disponibles et contraintes domestiques. À mesure que la société progresse, le temps libre augmente, et il faut apprendre à le combler.

Se libérer des distractions modernes passerait alors à la fois par une privation et par une restructuration de sa façon de vivre : un retour, peut-être, vers certaines contraintes que la modernité avait justement éliminées.

Ce n’est plus du tout le même combat : entre renoncer aux vidéos et devenir un Amich, il y a un gouffre.

Ce serait alors tout ou rien : impossible de ne garder que le 'bon' côté de la modernité. Le pire viendrait forcément avec le meilleur.

Voilà où j’en suis dans la remise en cause de mon postulat initial.

Je ne vais pas arrêter l’expérience pour autant, j’y crois toujours et je suis prêt à ressentir ce manque encore un moment avant de conclure qu’il est inévitable. Mes tentatives d’explication ne sont que des hypothèses, encore assez fébriles dans mon esprit : elles pourraient s’avérer vraies, mais leur énoncé ne suffit pas à me convaincre.

Abandonner cette expérience aujourd’hui, ce serait céder à la faiblesse et trahir l’engagement que j’ai pris envers moi-même. Je dois donc persévérer : continuer l’expérience, relire ce texte, et trouver ce qui me convient vraiment. J’ai déjà tenté ce genre de privations par le passé, pour les interrompre ensuite. Me revoilà pourtant à les tester. Si je n’ai pas trouvé de réponse les premières fois, c’est que je n’ai pas poussé assez loin.

Je voudrais aussi clarifier ce manque : et si ce n’était pas un manque de vidéos, mais un manque de variété ? Lorsque je fais un écart et que je regarde une vidéo, la plupart du temps, celle-ci ne m’apporte pas ce que j’en attends. Comme si, au fond, ce n’étaient pas les vidéos qui me manquaient, mais autre chose.

Actuellement, je n’ai aucun travail : tout mon temps est consacré à mes projets personnels qui sont, certes, variés, mais peut-être pas assez.

Dans quelques mois, je me lancerai dans une nouvelle profession : la culture de la vigne. Peut-être qu’alors, entre la vigne et mes projets d’écriture, la variété sera suffisante pour que ce manque disparaisse. C’est ce que j’espère. En attendant, il me faudrait maintenir cette expérience le temps de la confronter à la diversité que la vie en Champagne va m’offrir.

La notoriété

Je pensais écrire pour moi mais j’écrivais pour les autres.

Dès que j’ai commencé à écrire, l’idée de la notoriété m’est venue : réussir à me faire lire, à attirer un public.

Mais écrire pour la notoriété, c’est écrire pour plaire, c’est se dépenser pour les autres.

Nous nous dépensons les uns pour les autres. Sénèque

Le riche est souvent vu comme le vampire qui a volé ou soutiré de la richesse d’une manière malhonnête. Pourtant, sa richesse provient d’un échange : il a produit quelque chose pour lequel d’autres ont consenti à payer. Une transaction, surtout avec un inconnu, suppose un bénéfice mutuel, sinon, pourquoi l’accepter ? Si de l’argent a été échangé, c’est qu’une valeur a été perçue, qu’un besoin a été comblé, ou qu’un désir a été satisfait.

C’est évidemment à nuancer, l’humain, heureusement, ne se réduit pas à la seule logique de rentabilité. Il existe mille exceptions : un sourire, un service rendu sans attente, une porte tenue pour un inconnu… autant de gestes qui échappent à la balance des comptes. Mais pour les besoins de ce raisonnement, concentrons-nous sur les échanges où les deux parties y voient un bénéfice.

Dans une transaction, chacun s’estime gagnant. Même si la valeur objective des biens échangés peut sembler équivalente, leur valeur subjective diffère nécessairement : sans cette différence, l’échange n’aurait tout simplement pas lieu. Pourquoi accepterait-on un troc ou un paiement si l’on n’y voyait aucun avantage ? La simple existence de l’échange prouve que chacun y trouve son compte.

Il semble paradoxal que l’artiste en quête de notoriété soit moins égoïste que celui qui crée d’abord par passion. Pourtant, c’est bien le cas. La notoriété ou la richesse, bien sûr, sert l’individu, mais elle est d’abord le reflet de ce qu’il apporte aux autres. Pour s’enrichir ou devenir connu, il faut aider les autres : c’est presque une loi immuable.

Construire une audience, viser un succès, ce n’est pas ce que je veux. Je veux écrire pour moi : les contraintes que je me fixe doivent venir de moi seul, et non de ce que j’imagine vendeur.

Échanger sur mes écrits, ce sera toujours un plaisir. En revanche, je ne m’alignerai pas sur des critiques simplement pour plaire. Je n’écris pas pour les autres, j’écris pour moi : ils peuvent bien sûr me convaincre, mais si mon esprit ne change pas d’avis, mes écrits ne bougeront pas d’un pouce.

L’opinion de la foule est l’indice du pire. Sénèque

J’écris pour que mes mots soient un reflet fidèle de ce que je suis. Un livre conçu pour séduire un public, c’est comme un miroir qui déforme : on y reconnaît souvent l’auteur, mais voilé sous des artifices.

La laideur d’une vieillesse avouée est moins laide et moins vieille, à mon avis, que celle qui est repeinte et bien lissée. Montaigne

Renoncer à l’audience, c’est retrouver une liberté absolue : celle de dire ce qui me traverse, sans filtre. Dès qu’on pense au public, les questions surgissent : "Est-ce assez intéressant ? Est-ce que ça mérite d’être partagé ?" et sans même s’en rendre compte, on se censure.

Il existe pourtant une façon saine d’écrire pour autrui : non pas pour le séduire, mais pour se rendre intelligible. La clarté n’est pas une concession, c’est le respect de ne pas exiger du lecteur qu’il devine ou qu’il se plie à nos obscurités.

Clarifier sa pensée pour les autres, c’est d’abord l’éclaircir pour soi.

Me peignant pour autrui, je me suis peint en moi de couleurs plus nettes que n’étaient les miennes premières. Montaigne

Au-delà de cet aspect, le succès m’attire-t-il vraiment ?

Être lu, être reconnu et inspirer : l’idée est flatteuse. Mais à quel prix ? Des inconnus qui s’immiscent dans mes choix, des jugements permanents et une peur de déplaire ? L’authenticité se perd si facilement dans ce tourbillon.

Pourtant, une voix me murmure : "À quoi bon écrire si personne ne lit ?" Mais la réponse est là, évidente : j’en tire déjà tout ce qui compte. L’écriture m’a transformé tout entier, de ma relation amoureuse à ma vision du travail et de la liberté. Elle me permet de me voir comme je ne me suis jamais vu.

Je préfère inspirer ceux qui me connaissent, ceux qui m’aiment tel que je suis, plutôt que de séduire une foule en endossant un masque. Mon but n’est pas d’être lu, mais d’écrire.

Pratiquer un métier complémentaire me permet de ne pas dépendre de la notoriété pour vivre.

Avoir un autre métier à côté, de préférence épanouissant, protège l’authenticité. Certes, cela empiète sur le temps consacré à l’art, mais c’est le prix de la liberté : être son propre mécène pour ne dépendre ni de la foule ni de ses caprices.

Un métier pour vivre, l’autre pour survivre.

Un métier pour exister, l’autre pour subsister.

L’écriture ne doit jamais, pour moi, être motivée par une reconnaissance quelconque. Jamais.

Aversion au chaos

Qu’ils s’efforcent de plier les choses à eux-mêmes et non de se plier aux choses. Horace

Ma routine renforce mon aversion au chaos, j’en ai bien conscience.

Un jeune homme doit bouleverser ses règles de vie pour réveiller sa vigueur, et l’empêcher de moisir et de s’affadir. Montaigne

Ma réflexion sur le sommeil m’a aidé à surmonter une peur persistante : celle de devoir choisir entre ma santé et ma vie sociale. Je savais, au fond, que cette crainte était absurde, mais il m’a fallu du temps et des efforts pour m’en défaire. Deux décisions ont marqué ce changement : d’abord, accorder désormais la priorité au social, sans culpabilité ; ensuite, accepter que certaines nuits plus courtes puissent être bénéfiques.

Je suis désormais convaincu qu’un sommeil occasionnellement réduit peut, à long terme, se révéler bénéfique, tant sur le plan social que pour ma santé. Mais je ne peux m’empêcher de considérer son impact sur mon activité sportive. J’ai rapidement réalisé qu’il était vain de chercher à me convaincre de l’absurdité de cette façon de penser : le cœur du problème réside dans la rigidité de mes séances sportives. Le sport doit s’adapter à ma vie, et non l’inverse.

Quoi de plus logique, finalement, que de pratiquer le sport en fonction de mon ressenti ? Ma fatigue n’est plus un obstacle à éviter, mais un paramètre parmi d’autres dans la construction de ma séance. Ainsi, je n’ai plus à me soucier d’être en pleine forme : ma forme du jour suffit, et c’est elle qui définit l’entraînement.

Je les modère seulement plus ou moins selon mes forces. Montaigne

Il y a une différence fondamentale entre la discipline, qui consiste à aller s’entraîner chaque jour sans exception, et la contrainte, qui impose d’organiser toute sa vie autour d’un objectif sportif précis et exigeant. Le sport, comme je l’envisage, doit rester à sa place : il ne doit pas empiéter sur le reste de ma vie.

Il faut adopter les meilleures règles de vie possibles, mais non pas y être asservi. Montaigne

Désormais, je cours et je m’entraîne au ressenti. Plus besoin de me préserver la veille, plus d’inquiétude en anticipation de ma séance : je n’ai aucun objectif précis à atteindre, si ce n’est celui de me rendre à l’entraînement. Si je décide de sortir, de prendre un verre ou de rentrer plus tard, la séance du lendemain ne devrait même pas traverser mon esprit. Quelles que soient les conditions de la veille, j’irai m’entraîner et j’adapterai simplement mon effort.

M’entraîner au ressenti, sans objectif précis, est un énorme pas en avant pour vaincre mon aversion au chaos. Je veux que ma pratique sportive reflète une vie naturelle, où le chaos fait partie du quotidien : chaque journée est différente, et je m’y adapte.

Ma séance doit être suffisamment mesurée pour que je puisse, dans la même journée, travailler dur, courir à fond ou soulever lourd sans jamais avoir l’impression d’avoir perdu en force ou en concentration à cause de l’entraînement. Le sport doit me servir et pas me détruire : je veux maintenir un physique athlétique tout en restant en pleine forme pour le reste de mes activités.

Écrire ces lignes, c’est une décision que je prends : je m’engage, à partir d’aujourd’hui, à respecter cette manière de m’entraîner, en accord avec ma vision de la vie et du sport. Grâce à ces choix, je le sens, mon aversion au chaos recule de plus belle.

Un autre point limite mon accès au chaos : ma façon de manger.

Il ne faut pas accorder autant d'importance à ce que l'on mange qu'aux personnes avec qui l’on mange. Épictète

Là encore, c’est insensé et je le sais. Manger de façon irrégulière, plus ou moins que d’habitude, au gré des circonstances : voilà le comportement humain le plus naturel, le plus ancré dans notre évolution, et donc, a priori, le plus sain.

Dès maintenant, c’est acté : si je refuse une sortie, un dîner, un verre, il me faudra une raison qui tienne debout à mes propres yeux et pas la simple peur de briser une habitude. Car refuser une opportunité imprévue pour suivre ma routine, c’est trahir ce qui, à mes yeux, définit l’essence même de l’humain : embrasser le chaos doit être la règle et le refus l’exception. Cela ne signifie pas pour autant que je dois dire "oui" à tout. L’envie doit être là, mais cette envie ne doit en aucun cas être étouffée par ma routine. Elle doit naître de moi, librement, sans que mes habitudes ne pèsent sur elle.

Je suis convaincu que boire de l’alcool avec modération de temps en temps, tout comme varier mon alimentation d’un jour à l’autre, sont des pratiques bénéfiques pour ma santé. Mais si j’élargis la perspective aux relations humaines, et finalement au bonheur, alors refuser ces écarts sans raison valable devient injustifiable.

Ce qui convient le moins à un “honnête homme”, c’est d’être délicat, d’être soumis à une certaine façon d’être particulière, et elle est particulière si elle n’est pas souple, si elle ne peut être fléchie. Montaigne

Le vrai défi, c’est de différencier mon aversion au chaos d’un simple manque d’envie. Je dois parvenir, et j’y parviendrai, à distinguer l’influence de ma routine de mes désirs authentiques. En me libérant peu à peu des contraintes que m’impose cette routine, comme je m’y emploie à travers toutes ces modifications, il ne restera plus que l’envie pure pour guider mes choix.

Mon sport, mon sommeil et mon alimentation doivent s’adapter à ma vie et non l’inverse. Ils me servent indéniablement mais je ne dois pas les servir.

Il n’est façon de vivre aussi sotte et aussi faible que celle qui repose sur des règles reçues. Montaigne

Pour moi, le plus important dans la vie, c’est de l’expérimenter sous toutes ses coutures. Vivre comme je l’entends, sans contrainte externe et en acceptant de briser, si besoin, mes propres contraintes.

Mon métier et mon art, c'est vivre. Montaigne

Si je laisse ma routine me priver d’une expérience qui m’attire, c’est un échec cuisant : une trahison à cette pensée, à ma façon de penser profonde, une trahison du chaos.

Ma routine doit me servir et non l’inverse.

Le regret

Votre pensée ne peut, ni par sa volonté, ni par son imagination, en modifier un élément sans que l’ordre des choses tout entier n’en soit bouleversé, et le passé et l’avenir. Montaigne

Regretter, c’est s’enfermer dans une illusion.

Il est courant d’imaginer ce qu’aurait été notre vie si on avait fait des choix différents. On prend notre vie actuelle, on conserve les aspects que l’on aime et on change ceux qui nous plaisent le moins : on les rend “meilleurs” grâce à des décisions que l’on aurait pu prendre. Et ce sont ces décisions que l’on va alors regretter.

Mon âme désire ce qu’elle a perdu, et se réfugie toute entière dans le passé. Pétrone

On s’imagine une vie meilleure en tout point, où il ne reste que du positif. Mais ce n’est pas une simulation réaliste, on s’est contenté de remplacer, dans notre imagination, uniquement ce qui ne va pas sans toucher au reste.

Changer un seul aspect de notre vie en bouleverse inévitablement d’autres : tout est lié. Avoir fait de meilleures études implique de perdre beaucoup de nos amis sans savoir ce que nous aurons à la place. Avoir un emploi plus prestigieux peut signifier moins de temps avec nos proches ou une santé mentale altérée.

Changer la moindre chose de notre passé nous change complètement. Imaginer, c’est édulcorer : prendre le bon uniquement, ce n’est pas simuler, c’est simplement rêver.

Le meilleur “choix” est une illusion. Il n’y a pas de meilleur choix, il n’y a que des choix différents. Regretter de ne pas avoir acheté de Bitcoin en 2011, c’est fantasmer une richesse sans en imaginer les contreparties : la jalousie des autres, une discipline ébranlée, ou même une identité transformée. On s’imagine qu’on serait tout pareil, juste avec deux zéros en plus sur notre compte en banque, mais c’est une chimère : un aspect de la vie, la richesse, ne peut pas n’avoir aucune influence sur les autres.

Regretter un choix ou se comparer aux autres revient au même : on se mesure à une illusion.

Quand on se compare à quelqu’un, on se base souvent sur un seul aspect de sa personne ou sur un nombre très limité. Même si on le voulait, on ne pourrait pas se baser sur tous les aspects d’autrui : d’abord, parce qu’on n’en a jamais une connaissance totale ; ensuite, parce qu’en faisant ainsi, on deviendrait cette personne, on ne serait plus nous-mêmes, on perdrait tout ce qui nous est propre.

Quand on se compare, on emprunte à autrui certaines qualités, qu’on confronte aux nôtres en faisant l’impasse sur le reste. Comment ne pas se sentir inférieur, si l’on ne se juge que sur ce qui nous fait défaut ?

On s’imagine pouvoir retoucher un trait sans ébranler l’ensemble. On s’imagine pouvoir prendre le meilleur sans toucher au pire.

Regretter est plus trompeur encore. Quand on se compare, on dispose au moins de quelques informations sur l’autre. Même si souvent, on ne se compare que sur une chose, on pourrait, en théorie, tenter une comparaison plus complète, bien qu’elle resterait nécessairement superficielle et biaisée.

Regretter, c’est se mesurer à une version fantasmée de soi-même : celle qu’on aurait soi-disant pu devenir avec de “meilleurs” choix. Mais cette comparaison n’a rien de réaliste : on ne se mesure pas à ce qu’on aurait été, mais à une illusion, à un idéal construit après coup. En réalité, on se compare à un autre dont on a aucune connaissance : regretter une décision, c’est vouloir échanger notre vie contre celle d’un inconnu.

Je referais la même chose pendant mille ans en de semblables conditions. Montaigne

Si j’avais à revivre, je revivrais comme j’ai vécu. Montaigne

Si le regret s’attache souvent aux grands choix de vie, il s’immisce aussi dans le quotidien : une parole malencontreuse, un temps perdu en futilités, une colère vaine, un excès de boisson ou de nourriture.

Dans ces cas-là, le regret peut se révéler utile. En lui-même, il n’a rien de positif : il ne fait que susciter des émotions pénibles, celles-là mêmes qu’on aimerait ne plus jamais éprouver. Mais c’est précisément cette souffrance qui peut nous servir de leçon. Si le regret, par l’émotion qu’il provoque, nous pousse à nous dire : “Plus jamais ça”, et si nous en retenons l’enseignement, alors il devient bénéfique.

Le regret qui nous incite à agir plutôt qu’à nous morfondre remplit, à mon sens, son but premier.

Même lorsqu’il concerne un choix de vie, le regret, bien que né d’une reconstruction imaginaire, n’est pas forcément déraisonnable. S’il nous oriente vers l’action, il trouve là sa légitimité parmi nos émotions. Tout ce que nous éprouvons a joué un rôle dans notre évolution ; le regret n’y échappe pas. Mais pour en faire un allié, il faut l’écouter, agir et ne pas le subir.

Des conseils, vraiment ?

De nos jours, une nouvelle caste d’influenceurs prospère : ceux dont le métier consiste à vendre des conseils pour devenir entrepreneur. Leur succès repose moins sur une expertise prouvée que sur un talent pour monétiser une notoriété préexistante.

La notoriété acquise dans un domaine se transfère souvent, à tort, à d’autres, comme si le talent était universel. Lorsqu’une personne a prouvé pouvoir accomplir quelque chose, on s’attend inconsciemment à ce qu’elle soit plus encline à accomplir n’importe quelle autre chose, même de nature complètement différente.

Même les rois et les philosophes défèquent. Montaigne

Les exemples abondent : des athlètes de haut niveau reconvertis en entrepreneurs florissants, des youtubeurs lançant leur marque de vêtements, des chanteurs devenant acteurs à succès. On pourrait croire, naïvement, que le talent dans un domaine se transpose aisément à un autre. Pourtant, ce n’est pas tant leur compétence qui explique ces transitions que la notoriété qu’ils ont su accumuler.

Prenons une marque de vêtements : ce qui séduit le consommateur, c’est d’abord le nom qui y est apposé, bien plus que la qualité intrinsèque du produit. Même phénomène chez les enfants d’acteurs, qui embrassent souvent la même carrière que leurs parents. Talent héréditaire ? Peut-être. Chance transmise ? Peu probable. Leur notoriété familiale, en revanche, leur ouvre des portes que le seul mérite ne suffirait pas à franchir.

L’influence, une fois établie, s’applique à tout : elle s’obtient spécifiquement et s’applique généralement.

Parfois, même l’influenceur n’est pas conscient de la fragilité de son avis ou de ses conseils : en plus de nous illusionner, il s’illusionne lui-même. Un youtubeur devenu entrepreneur peut sincèrement croire en sa légitimité à conseiller et pourtant, son parcours n'est pas comparable à celui de quelqu'un qui part de zéro, sans notoriété préalable.

Il raconte des anecdotes personnelles, invite à l'imitation, et oriente vers ses produits ou ses formations.

Évitez de demander des conseils à quelqu’un qui gagne sa vie en en donnant, à moins que cette personne puisse, si nécessaire, être sanctionnée pour les avoir donnés. Nassim Taleb

Seulement lui-même n’est pas un entrepreneur qui a eu du succès, c’est quelqu’un qui a eu du succès et qui a su capitaliser dessus pour devenir entrepreneur : les deux parcours ont leur mérite mais ce sont deux choses complètement différentes.

Ce qui me dérange, c’est qu’il présente son parcours comme un modèle reproductible, alors qu’il partait avec des atouts inaccessibles à sa communauté. Ses conseils ne sont pas nécessairement mauvais, mais sa réussite, d’un point de départ différent, ne les valide pas.

Mais même lorsque la notoriété n’est pas le point de départ, la réussite reste difficile à généraliser. Prenons le cas inverse : un entrepreneur qui, après avoir bâti son succès, utiliserait ses ressources pour se construire une communauté. Ses conseils, bien que nourris par une expérience réelle, ne seraient pas pour autant universellement pertinents. Son parcours pourrait en effet reposer, pour une large part, sur des circonstances favorables. Cela ne diminue pas son travail, mais rappelle que la réussite n’est pas toujours reproductible.

À qui doivent César et Alexandre cette grandeur infinie de leur renommée, qu’à la fortune ? Montaigne

Croire une personne sur son expérience est hasardeux, mais croire une personne qui n’a même pas l’expérience me semble tout simplement absurde.

Ces influenceurs sans expérience concrète sont aujourd’hui les plus écoutés. Leurs conseils, pourtant, ne valent pas plus que ceux d’un inconnu croisé dans la rue.

Seuls ceux qui font devraient parler. Nassim Taleb

J’ai moi aussi cru à ces promesses, et je comprends leur attrait : suivre un guide familier est plus rassurant que de partir seul. Et d’ailleurs, si suivre des conseils, même discutables, permet d’agir plutôt que de rester passif, on peut y voir une bonne chose. Mon point n’est pas de dénigrer l’inspiration et la motivation qu’une personne peut transmettre, mais de questionner leur légitimité : quitte à suivre des conseils, mieux vaut privilégier ceux qui s’appuient sur une pratique concrète, testée dans des conditions comparables aux nôtres.

La majorité de nos opinions découlent de l’autorité et reposent sur la foi accordée à autrui. Montaigne

En général, on considère fiables les conseils transmis par des gens influents dans un domaine. Mais la plupart de ces personnes ont elles-mêmes été influencées par quelqu'un. Et la source première, souvent, est enfouie, mal documentée ou entachée d'un conflit d'intérêts.

Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nées de causes frivoles. Montaigne

Il suffit d’une étincelle pour propager un incendie : une personne influente, trompée par un article frauduleux ou relayant sciemment de fausses informations, peut lancer une croyance infondée. Son audience, qui inclut souvent d'autres influenceurs, adopte ses opinions sans vérification : la confiance aveugle remplace l’analyse. L'effet s'amplifie à mesure qu'ils se citent entre eux, donnant l’illusion d’un consensus. Pourtant, toutes ces sources remontent à une seule, rarement questionnée.

C’est une chose difficile que de maintenir son jugement contre les opinions communes. Montaigne

Quand un influenceur vend ses propres produits, son intérêt à promouvoir certains conseils est évident. Même sincère, il reste prisonnier d’un système où la remise en question de ses idées pourrait nuire à son modèle économique.

Son problème est double : d’abord, il a souvent intériorisé des croyances sans les questionner ; ensuite, il a tout à perdre si ces croyances sont remises en cause. Résultat ? Ses conseils méritent une méfiance particulière.

Être au plus proche possible des sources, c’est souvent le chemin le plus fiable pour se faire son propre avis, sans influence, sans marketing.

L'histoire

La philosophie, c’est chercher à savoir comment l’on devrait vivre.

Philosopher, c’est apprendre à mourir. Platon

L’histoire, en revanche, permet de voir comment d’autres ont vécu et de nous en inspirer.

Ce sont finalement les deux faces d’une même pièce : la philosophie incarne le côté théorique tandis que l’histoire est plus ancrée dans le réel, dans la pratique et l’empirisme.

Hélas, l’histoire est souvent délaissée : on a tendance à se croire supérieurs aux humains nous ayant précédés, ou simplement différents d'eux. Les épreuves qu’ils ont vécues nous paraissent d’un autre temps, d’une époque maintenant révolue.

Pourtant, l’humain n’a pas changé biologiquement depuis des centaines de milliers d’années : seul ce qui nous entoure a changé et nous a changés. Si nous étions dans la même situation que ces humains du passé, que l’on prend de haut, que l’on regarde avec mépris ou comme des êtres différents, nous aurions probablement agi exactement comme eux.

Croire que l’on a vaincu pour de bon un certain côté animal ou belliqueux de notre nature, c’est risquer de ne plus considérer l’éventualité d’un retour en arrière. Pourtant, les fluctuations ne manquent pas dans notre histoire : les progrès, si on peut les considérer comme tels, n’ont jamais été linéaires.

Montaigne semblait secouer des chaînes que nous pensions brisées de longue date, sans soupçonner que le destin nous en forgeait déjà de nouvelles, plus dures et plus cruelles que jamais. Stefan Zweig

Dans cet extrait, Stefan Zweig fait référence aux guerres de religion dont Montaigne parlait fréquemment. À l’époque de Zweig, l’idée qu’une telle barbarie puisse resurgir semblait impensable : le monde moderne s’en était enfin affranchi, disait-on. Pourtant, les crimes du régime nazi ont prouvé que l’inimaginable pouvait advenir. Ce que l’on prenait pour une leçon définitivement apprise n’était, en réalité, qu’une présomption fragile et l’histoire, une fois encore, a montré que la barbarie ne demandait qu’à resurgir.

Et pourtant, nous avons aujourd’hui cette même confiance aveugle. Nous nous persuadons que certaines horreurs sont désormais impossibles, et cette certitude nous pousse à négliger l’histoire comme si elle n’avait plus rien à nous apprendre. Or, c’est précisément l’histoire qui nous enseigne que cette assurance affaiblit notre vigilance et nous précipite dans le chaos. Étudier l’histoire, c’est d’abord apprendre à reconnaître nos erreurs pour ne plus les commettre.

Apprendre de ses erreurs est une clé du progrès : échouer, en comprendre les raisons, puis se relever, voilà ce qui nous fait avancer. L’histoire, elle, offre une autre voie : elle nous permet d’observer les chutes des autres et d’en tirer des leçons sans avoir à les vivre nous-mêmes. Bien sûr, rien ne remplace l’expérience directe de l’échec. Mais si l’histoire peut nous épargner ne serait-ce que quelques erreurs, c’est déjà un gain précieux.

L’histoire n’est pas seulement un guide pour éviter les erreurs du passé : elle est aussi une source inépuisable d’inspiration pour le penseur empirique. Ce dernier, avant d’affirmer quoi que ce soit, exige que ses idées soient éprouvées par l’expérience. Pour lui, une pensée ou un conseil ne valent que s’ils résistent à l’épreuve des faits.

L’histoire lui fournit une matière première : plutôt que de tout éprouver par lui-même, il peut s’appuyer sur les récits des expériences passées. Ces récits ne sont pas forcément fidèles mais ils ont le mérite d’exister : mieux vaut en effet ancrer sa réflexion dans un exemple concret, même imparfait, que de la sortir, comme par magie, de son chapeau.

Quand la raison ne suffit pas, nous y employons l’expérience. Montaigne

Au lieu de se fier uniquement à sa pensée, il s’appuie sur des exemples concrets, qu’il interprète à la lumière de son raisonnement.

L’histoire est rarement neutre : comme le dit l’adage, « elle est écrite par les vainqueurs ». S’en inspirer sans la prendre pour une vérité absolue, voilà le défi. Car se fier à un récit unique, c’est risquer d’adopter une vision partiale, celle d’une nation, d’un groupe, d’un pouvoir, et de sacrifier ainsi sa liberté de pensée. Croiser les sources permet d’élargir notre compréhension d’un événement, même si l’objectivité totale reste hors d’atteinte.

Il faut disposer comme témoin soit d’un homme dont la mémoire soit très fidèle, soit d’un homme si simple qu’il ne puisse trouver lui-même de quoi bâtir et donner de la vraisemblance à des inventions fallacieuses, et qui n’ait là-dessus aucun préjugé. Montaigne

À nouveau, croire que les individus décrits par l’histoire n’ont rien en commun avec nous est une illusion. Se glisser dans leur peau, quelles que soient leur époque, leur culture ou leurs convictions, c’est découvrir à la fois la richesse et la malléabilité de l’être humain. Ces femmes et ces hommes nous ressemblent bien plus qu’on ne l’imagine : placés dans leurs circonstances, nous aurions probablement agi, pensé, et même cru comme eux, aussi difficile que cela soit à admettre.

Accepter cette réalité, c’est aussi reconnaître que nos contemporains, ceux dont nous méprisons les idées ou que nous jugeons stupides, ne sont pas si différents de nous. Comme nous, ils sont le fruit de leur environnement : si nos vies étaient inversées, nous occuperions probablement leur place, et nos certitudes actuelles nous paraîtraient tout aussi fragiles.

Je ne nie pas le libre arbitre : il existe, c’est une certitude. Pourtant, son importance est souvent exagérée. L’histoire nous le rappelle d’ailleurs : malgré nos choix, nous restons largement soumis aux circonstances.

L’histoire nous permet d’apprendre de nos erreurs, de raisonner à partir d’exemples concrets et de nous mettre, ne serait-ce qu’un instant, à la place des autres. La réduire à une simple matière scolaire inintéressante, c’est passer à côté de ce qui est, à mes yeux, le plus grand héritage de l’humanité.

La digression

J’aime que l’on écrive de façon poétique, en sautillant, en gambadant. Montaigne

Digresser, c’est se laisser guider par le fil de sa pensée, laisser l’instinct prendre le pas sur la direction, accepter de s’éloigner du sujet pour mieux y revenir.

La digression est ce qui fait vivre la conversation : une idée en appelle une autre, on s’y attarde, puis on bifurque vers une nouvelle piste, découverte en chemin. Les mots s’enchaînent sans fin, parfois au point de perdre de vue le sujet initial.

C’est un comportement naturel pour nous : la digression permet de prolonger indéfiniment une conversation. Mais cette tendance à divaguer ne cache-t-elle pas aussi une esquive ? On s’enfonce dans un sujet, jusqu’à ce que sa complexité devienne pesante, ou que ses enjeux frôlent le conflit. Alors, sans toujours s’en rendre compte, on bifurque.

Survoler un à un les sujets sans s’y attarder est notre façon par défaut de discuter. Pour une conversation légère, c’est la meilleure approche : elle nous est la plus naturelle et plaisante.

Pourtant, même lorsqu’il s’agit d’aborder un sujet crucial, les digressions s’invitent tout aussi facilement. Et si personne ne prend conscience de ces écarts, le débat peut s’éterniser, sans jamais vraiment traiter la question qui l’a déclenché.

On y parvient souvent, certes, mais à force de persévérance car notre esprit résiste : même dans une discussion qui aboutit, les détours ont souvent occupé plus de place que le chemin direct.

Digresser, que ce soit à l'oral ou à l'écrit, est la manière naturelle dont notre esprit connecte différents sujets entre eux et s'inspire d'autres situations.

Les anciens ne craignaient pas ces variations et se laissaient porter ainsi au vent […] avec une élégance surprenante. Montaigne

Les digressions sont le cœur de la réflexion. En partant d’un sujet précis, on peut en rencontrer plusieurs autres en chemin, valant également la peine qu’on s’y attarde. Chaque idée nouvelle est une bifurcation possible et, bien que nous puissions théoriquement l’ignorer, notre esprit, lui, s’y engage presque malgré nous. Refuser ces détours reviendrait à briser le fil naturel de notre pensée.

Pour moi, digresser n’est pas une faute ou un écart, mais une étape essentielle de l’écriture. Lors de la phase créative, se forcer à garder une direction, quand bien même on y parviendrait, me semble être une erreur : cela nous prive d’une source inestimable de nouvelles idées.

C’est seulement lors de la relecture, ou de la réécriture, que l’on décidera du sort de ces digressions : les garder telles quelles, en faire un texte autonome, les ajouter à un autre, les écarter ou encore les retravailler.

C’est une matière première que l’on serait bête de négliger par crainte de s’égarer : dès que l’on se prive de digresser, on entrave le mouvement même de la pensée et, ce faisant, on appauvrit à la fois sa profondeur et sa variété.

Se priver de digresser, c’est aussi perdre l’habitude de le faire. Mais renoncer à digresser, c’est s’exposer à la page blanche : privé de ces explorations, l’esprit risque de se retrouver à court d’idées.

À l’inverse, celui qui maitrise l’art de la digression peut partir d’un sujet quelconque : il lui suffit de coucher une première phrase sur le papier pour que les mots s’enchaînent sans effort.

Tous les sujets sont bons pour moi : une mouche me suffit. Montaigne

Mais savoir digresser, c’est aussi savoir revenir au sujet : se laisser emporter sans jamais se perdre. S’égarer délibérément peut être un exercice enrichissant, mais on ne veut pas le faire systématiquement : ne jamais clore une pensée, c’est ne jamais vraiment rien dire, c’est gambader dans les idées sans profondeur ni but.

La première, et pratiquement la seule, condition d’un bon style, c’est d’avoir quelque chose à dire. Schopenhauer

La digression est, pour moi, un outil essentiel de création, mais pas une nécessité dans la publication. Certains lecteurs aiment qu’on soit direct, d’autres aiment se balader avec nous et suivre notre cheminement de pensée. Libre à l’auteur de choisir ce qu’il veut dévoiler.

Digresser, c’est aussi se distraire. Contraindre notre esprit à un thème unique, surtout en écriture, c’est le condamner à l’ennui ou pire, le pousser à s’échapper vers des pensées sans lien, ou à succomber à la distraction.

Quand j’écris en me laissant emporter, les mots viennent sans effort. Mais si je tente de les brider, de peur de m’égarer, l’écriture devient un combat souvent perdu d’avance.

Que ce soit avec les autres ou avec nous-mêmes, la digression nous est naturelle et nous apporte plus qu’elle ne nous enlève. Son seul défaut est qu’elle peut nous ralentir, mais à moins d’être pressé, il serait bête de s’en passer.

Se contredire

Pourquoi diabolise-t-on tant la contradiction ? Comme si une pensée qui n’évolue jamais était un gage de sagesse…

À mon sens, la contradiction ne pose problème que si elle survient peu de temps après l’affirmation initiale. Dans un même échange ou un même texte, se contredire révèle une pensée superficielle ou opportuniste et nuit légitimement à la crédibilité.

Pour autant, la contradiction prend une autre dimension lorsque le temps sépare l’affirmation de son contraire. Elle n’a alors rien de négatif : elle révèle plutôt une pensée saine, capable d’évolution et de remise en question.

Quelqu’un qui, sur plusieurs années, resterait sur toutes ses positions m’inspire moins de confiance qu’une personne osant se contredire fréquemment.

Savoir se contredire révèle deux choses. D’abord, le penseur accepte de se remettre en question, il peut se laisser convaincre et il est capable de reconnaître ses propres erreurs. Ensuite, s’il se contredit sans même s’en apercevoir, c’est le signe qu’il ne s’accroche pas à des idées figées et qu’il les dissocie de son identité. Celui qui se contredit est libre de penser : il n’est pas soumis à ces idées.

Il me faut parler sans rien affirmer, je chercherai toujours, je douterai la plupart du temps, me défiant moi-même. Cicéron

Un esprit capable de se contredire, et conscient qu’il le fera probablement, devrait idéalement présenter ses pensées comme des essais, des explorations plutôt que comme des vérités établies.

J’aime ces mots qui amolissent et modèrent la témérité de nos déclarations : peut-être, en quelque façon, quelque, on dit, je pense. Montaigne

Savoir se contredire, ou accepter d’être contredit, est un signe de sagesse.

Il m’arrive de me contredire, mais la vérité, elle, je ne la contredis pas. Montaigne

Si l’on est incapable d’entendre raison ou d’ajuster sa position face à un argument irréfutable, voire simplement convaincant, c’est que nos pensées se sont transformées en croyances. Et ces croyances, ancrées en nous, nous rendent aveugles à la vérité.

Remettre en question des croyances qui vous définissent ou guident votre existence exige un effort colossal et une humilité rare. Peu y parviennent.

Mais si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user du raisonnement avec lui ? Épictète

Trois attitudes peuvent expliquer une absence totale de contradiction : la prudence, le dogmatisme, ou l’illusion d’une connaissance absolue.

Un penseur trop prudent évite tout risque : il se contente de répéter des vérités établies ou des évidences. Il ne se contredira jamais, mais n’est-il pas alors davantage un professeur qu’un penseur ?

Le penseur dogmatique refuse toute remise en question. Il campe sur ses positions et ignore les idées contraires sans même en examiner la pertinence. Son esprit, ainsi enfermé, cesse d’évoluer, d’apprendre : il se fige.

Le penseur omniscient, s’il existait, n’énoncerait que des vérités et n’aurait alors jamais à se contredire. Mais il n’est qu’une chimère : celui qui s’en croit un n’est souvent qu’un dogmatique, sourd aux objections, défendant ses thèses avec acharnement même face à des preuves accablantes. Son assurance est telle qu’il rejette d’emblée toute contradiction.

Une pensée libre, affranchie de tout dogmatisme, exige de savoir se contredire : ne jamais se contredire est un signe fort que nos idées nous aveuglent.

Si, en relisant mes textes passés, je n’y trouve aujourd’hui aucune idée que je désavouerais, ou si aucun de mes écrits récents ne contredit ce que j’écrivais il y a un an, c’est sans doute le signe qu’une remise en question s’impose.

Car dans ce que je dis, je ne garantis en effet rien d’autre que le fait de l’avoir pensé à ce moment-là, une pensée désordonnée et vacillante. Montaigne

Cela peut paraître paradoxal, mais j’espère qu’en relisant mes textes dans quelques années, certaines de mes idées me sembleront insensées. Ce serait la preuve que j’ai appris, évolué, ou au moins changé. Je veux que mon esprit soit un cours d’eau et non un étang.

Si mon esprit pouvait se fixer, je ne remettrais pas sans cesse en cause, je prendrais des décisions ; mais il est toujours en apprentissage et à faire ses preuves. Montaigne

Un esprit figé n’est pas mon idéal, du moins pas à ce stade de ma vie. Je veux qu’il évolue au fil des discussions et des réflexions, des livres que je lis et des expériences que je traverse.

Mes opinions futures ne seront pas forcément meilleures en soi, mais elles le seront pour moi, façonnées par mes expériences et mes réflexions.

Si je me répète parfois, c’est, à mes yeux, tout aussi positif. Une idée que j’écris, que j’oublie, puis qui me revient et que je réécris, gagne, pour moi, en légitimité.

Je crains que, par inadvertance, elle m’ait amené à écrire deux fois la même chose. Montaigne

Si ma mémoire faillit, mais que mon esprit, en y repensant, aboutit à la même conclusion, alors cette idée se renforce : deux versions distinctes de moi l’ont pensée à des moments différents de ma vie.

Oublier ses idées, comme se contredire, est synonyme d’une grande variété de pensée mais également d’un certain détachement.

Un esprit obnubilé par quelques règles qu’il répète sans cesse finit par ne plus savoir s’il les pense vraiment, ou si c’est leur répétition qui les lui a imposées.

Et je n’aime pas l’usage de son école stoïcienne, qui consiste à répéter pour chaque matière, en long et en large, les principes et les postulats qui ont une valeur générale, et à remettre toujours en avant les arguments et raisons universelles. Montaigne

Penser librement, pour moi, c’est laisser son esprit butiner d’idées en idées, de thèmes en thèmes, oubliant, répétant, se contredisant à mesure qu’il évolue ou que notre mémoire faillit.

Je n’enseigne point, je raconte. Montaigne

Comme Montaigne, je veux essayer sans établir, proposer des idées sans les ériger en vérités. Je crois ce que j’écris au moment où je l’écris, tout en restant ouvert à ce qu’une idée contraire me convainque demain.

Le sacrifice de l'amour

Sacrifier, à l’origine, c’est se séparer d’une ressource dans l’espoir d’obtenir la faveur d’un dieu. Ce n’est pas une perte sèche, ni un simple don : c’est un investissement incertain. Aujourd’hui, on peine à croire que les sacrifices aient jamais été payants, puisque la faveur divine relève de l’illusion. Pourtant, cela ne les rend pas inutiles pour autant. L’espoir d’une faveur divine, même jamais accordée, avait sans doute une utilité. Si le sacrifice a traversé les âges et les cultures, c’est qu’il répondait à un besoin, réel ou symbolique.

Le mot “sacrifice” est très fort aujourd’hui : il évoque immédiatement la mort, qu’il s’agisse d’un humain ou d’un animal. Pourtant, à mes yeux, sacrifier, c’est avant tout se séparer d’une ressource dans l’espoir d’obtenir quelque chose en retour.

Prier, c’est sacrifier son temps pour la faveur d’un dieu. Un jeu d’argent, c’est sacrifier une mise dans l’espoir de la multiplier. Planter une pomme de terre, c’est sacrifier un repas pour une éventuelle récolte plusieurs mois plus tard.

Le sacrifice implique une incertitude : si le résultat est garanti, ce n’est plus un sacrifice mais un échange.

Travailler comme employé, ce n’est pas sacrifier son temps, c’est l’échanger contre de l’argent. Acheter, ce n’est pas sacrifier son argent, c’est l’échanger contre un bien ou une expérience.

Donner de l’amour, ce n’est pas forcément en recevoir en retour ; et même si l’habitude nous laisse croire à un échange, il ne se fait jamais en quantités égales ni avec la même intensité. Les humains, surtout en matière d’émotions, sont imprévisibles : nous sommes de vraies girouettes. Attendre que l’amour donné nous soit rendu avec la même intensité, ou même de façon régulière, c’est méconnaître ce qui fait la particularité et la beauté des relations humaines.

Si l’amour était comme une monnaie, où les transactions impliquent des échanges clairs et précis, les relations amoureuses perdraient tout leur intérêt. Sans la crainte d’aimer sans retour, le jeu de l’amour ne perdrait-il pas tout son sens ?

On donne de l’amour pour en recevoir en retour. Mais cet amour qu’on a donné, on n’aurait pas pu le garder pour nous. L’amour que l’on donne et celui que l’on se porte à soi-même sont deux choses qui n’ont absolument rien à voir.

Donner de l’amour ne diminue pas notre amour-propre. Également, être avare d’amour ne nous apporte rien, car cette ressource n’a de la valeur que pour les autres. En refusant d’aimer, on économise seulement un léger effort et éventuellement du temps. Mais donner de l’amour, même si le retour est incertain, peut nous apporter tant qu’il serait bête de ne pas tenter le pari.

Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne

L’amour exige un sacrifice. Recevoir de l’amour sans jamais en donner est un vol : on profite de ce que l’autre offre dans l’espoir d’un retour, mais on ne lui donne rien.

L’amour sans sacrifice est un vol. Nassim Taleb

L’effet de l'amour dépend de qui on le reçoit : une goutte d’amour d’un avare a parfois plus d’effet sur nous qu’une averse d’amour venant de quelqu’un qui en distribue à tout va.

La valeur de la monnaie change, selon la frappe et la marque de son origine. Montaigne

Les relations amoureuses ne sont presque jamais équitables, et c’est ce qui les rend humaines. Même si on s’y employait, on ne pourrait les rendre équitables : ce que l’on offre ne correspond jamais à ce que l’autre reçoit. La notion d’équité en amour est une insulte à sa nature même.

Une relation asymétrique n’a rien de malsain en soi : ce qui l’est, c’est l’absence totale de réciprocité. Un tel déséquilibre peut perdurer un temps, porté par la passion, mais la raison finit toujours par l’emporter : l’amour sans retour disparaît inévitablement. Le vrai amour appelle l’amour en retour, et rien d’autre.

Compenser un manque d’amour en offrant argent ou cadeaux ne tient qu’un temps : si la relation persiste, c’est que l’affection s’est changée en un leurre, un semblant d’amour maintenu par des intérêts matériels plus que par le cœur.

Le vrai amour est un choix, non une inclination naturelle : le coup de foudre n’est qu’une illusion. Sous l’emprise de la passion, on donne sans compter, et tout le reste perd son importance. Ce qui aurait pu sembler un sacrifice ne l’est plus, car aimer cette personne devient l’unique priorité.

Mais la passion n’est pas l’amour. La passion est une réaction spontanée ; l’amour, lui, est une décision délibérée. Lorsque la passion s’éteint, s’il n’y a pas d’amour derrière, alors il n’y a plus rien, et la relation dépérit.

Qu’est-ce que donner de l’amour, au fond ? Cela peut prendre mille formes : un geste, une attention, du temps partagé, une écoute sincère, un cadeau. Et bien que ce soient des sacrifices, cela ne signifie pas qu’ils soient déplaisants, bien au contraire. Ils le deviennent seulement si aucun amour n’est jamais reçu en retour.

Quand je "sacrifie" mon samedi après-midi pour mes parents ou mes amis, c’est en réalité ce qui me remplit le plus de joie : leur amour en retour est ce que j’ai de plus précieux. Mais si je n’obtenais rien en retour à de nombreuses reprises, j’en viendrais à ressentir une perte, et à remettre en cause la valeur de ce sacrifice.

Notre tolérance au déséquilibre dépend du contexte. Dans une relation solidement établie, on accepte plus facilement de donner sans retour immédiat, car on connaît déjà la valeur de ce lien. À l’inverse, dans une rencontre naissante, comme un premier rendez-vous, l’absence de connexion se ressent comme du temps perdu.

On ressent que l’amour est un sacrifice uniquement lorsque ce sacrifice ne paye pas.

Dans une relation installée, ce que l’on donne ne se vit pas comme un sacrifice : les retours, même inégaux, suffisent à créer un équilibre. Mais quand l’un cesse soudainement d’en offrir, on ressent une profonde tristesse. Car, au-delà du sacrifice impayé, l’amour d’une personne qui nous en donnait autrefois nous est retiré : la peine est double.

Entretenir l’amour doit être une priorité : cultiver les relations qui nous portent, sans les tenir pour acquises sous prétexte qu’elles semblent solides. Une relation amoureuse est une chance rare, et il appartient aux deux parties d’en nourrir la flamme. Donner de l’amour nous coûte si peu, alors que ses bienfaits, pour les autres comme pour soi, sont immenses. Car on ne peut pas être heureux sans en recevoir, et si l’on cesse d’en donner, on risque d’en être un jour privé.

Donner de l’amour n’est pas un geste ponctuel : c’est un engagement qui s’étire dans le temps. L’amour qui nous a été offert ne nous appartient pas pour toujours : il nous a appartenu pleinement au moment où nous l’avons reçu, mais, comme les êtres évoluent sans cesse, l’amour reçu hier ne garantit pas celui d’aujourd’hui. Ce qui nous a été donné en amour n’existe plus que dans nos souvenirs.

L’amour, comme le feu, s’entretient : pour maintenir une flamme, il faut l’alimenter régulièrement, sans quoi elle disparait. Un grand feu peut tenir longtemps, mais sans combustible il finira par s’éteindre.

Peu importe l’ardeur de la flamme, une simple parole blessante ou un éclat de colère peut agir comme l’eau sur le feu. Les mots, une fois lâchés, ne reviennent pas : quand le bois est trempé, il est presque impossible de raviver le feu. Une seule explosion de colère peut réduire en cendres ce qu’il a fallu des années à construire.