Plastique

Je suis révolté.

Aujourd'hui, dans une grande surface dont je tairai le nom, on m'a imposé d'empaqueter mon sac à dos dans du plastique scellé, soi-disant pour éviter les vols. Je dis “imposé”, mais j'aurais pu rebrousser chemin. Mais j’ai cédé, et je le regrette amèrement : honte à moi. En me pliant à cette mesure absurde, je l'ai en quelque sorte validée.

Il y a des choses qui me dégoûtent, qui me font perdre foi en l'humanité, et celle-ci en fait partie. Je ne comprends pas comment, en 2026, dans un pays comme la France, une telle mesure a pu être conçue, et surtout autorisée. Elle est d'ailleurs toute récente : il y a quelques jours à peine, j'entrais encore dans ce magasin sans problème, sac à dos sur le dos.

Je ne dis pas qu'il ne faut pas lutter contre le vol dans les grandes surfaces, mais n'y avait-il vraiment aucune autre solution que d'empaqueter dans du plastique jetable tous les sacs, tote bags et cabas ? Notre pays a interdit les sacs en plastique à usage unique : est-ce vraiment pour que les supermarchés inventent quelque chose de pire ?

Alors oui, cette mesure absurde sera sans doute abandonnée d'ici quelques années, le temps qu'elle soit dénoncée par le public et peut-être interdite par les élus, du moins je l'espère.

Ce qui me dépasse, c'est d'imaginer qu'une telle idée puisse émerger de l'esprit d'un être humain de 2026, dans un pays développé et sensibilisé à la pollution. Je me berçais sans doute d'illusions, mais je pensais que, sans demander un activisme écologique à chacun, il y avait en chacun de nous une petite voix qui nous soufflait d’éviter de polluer à outrance, de gâcher sans raison.

Mais autre chose, plus important encore à mes yeux, m'a frappé dans cette histoire. Le vigile, avec qui j'ai parlementé pendant plusieurs minutes dans l'espoir de le raisonner, a ébranlé une certitude que je tenais pour acquise, et qui est peut-être totalement fausse.

Bien sûr, il y a déjà le “Mais ce n'est pas de ma faute, je ne fais qu'obéir aux ordres d'en haut, c'est auprès d'eux qu'il faut aller se plaindre” qui constitue la vieille excuse du “Je ne pollue pas, j'exécute les ordres de mon employeur”, un peu l'équivalent moderne, toutes proportions gardées, du “Je ne contribue pas à un génocide, j'exécute les ordres de mon gouvernement” des soldats allemands lors de la Seconde Guerre mondiale.

Mais bon, j'ai l'habitude de ce comportement. Il me paraît lâche, mais je l'ai tant vu qu'il ne me choque plus.

Ce qui m'a réellement frappé, c'est que le vigile ne semblait même pas comprendre le problème que je m'acharnais à lui expliquer. Pour lui, je me battais surtout pour la confiance envers le client, une forme de présomption d'innocence. Un sujet qui, certes, mérite qu'on s'y attarde, mais qui me semble presque oubliable face à l'autre : la pollution et le gâchis de plastique.

“Mais on en a plein, ce n'est pas un problème”, me dit-il en parlant des rouleaux de plastique. Et après mes courses, quand j'ai voulu lui rapporter celui qui avait servi à empaqueter mon sac, en espérant qu'il le réutilise, il l'a jeté à la poubelle sur-le-champ. Ils n'ont aucun problème de quantité, m'a-t-il expliqué : des rouleaux, ils en ont plein en stock, inutile d'en réutiliser.

Ce n'est pas qu'il se fout de polluer, c'est qu'on dirait qu'il n'a même pas conscience de ce qu'est la pollution ou le gâchis, comme si les matières premières étaient infinies, que la surconsommation de plastique n'avait aucun impact, et que la planète pouvait absorber ça indéfiniment.

Dans ma petite tête, je pensais que les gens qui polluent le font par égoïsme, parce qu'ils se foutent de polluer, ou parce qu'ils ne croient pas au changement climatique et aux autres méfaits de la pollution, voire par pure provocation, comme Trump réautorisant les pailles en plastique aux États-Unis.

Mais maintenant je doute, j'ai bien peur de m'être complètement fourvoyé. Peut-être que l'essentiel des pollueurs sont des gens qui n'ont même pas conscience de ce qu'est la pollution, ni de son impact. Des gens qui, sans doute, agiraient s'ils savaient, mais qui n'ont simplement jamais été renseignés sur le sujet.

Dire cela me semble hautain, mais c'est cette conclusion qui est clairement ressortie de ma discussion avec le vigile : dès que j'ai flairé le problème, j'ai orienté mes questions pour vérifier si mon intuition était la bonne, et elle l'était.

Alors oui, il ne s'agit que d'un exemple, que d'une seule personne, mais si son cas est généralisable, cela change complètement la donne : si la plupart des gens s’en foutent de polluer sans raison, ce n'est pas par pure provocation ou je-m'en-foutisme, comme je le pensais, mais simplement par méconnaissance.

Et si, en France, dans un pays développé et à la population éduquée, les lacunes sur la pollution et ses dangers sont si grandes, qu'en est-il des autres pays ?

On en revient, comme souvent, au même point, mais c'est dans ces situations qu'on se rend compte que montrer l'exemple, discuter et partager prend tout son sens. On plante une graine de réflexion. Peut-être germera-t-elle chez son interlocuteur, qui à son tour en plantera d'autres dans son cercle social. D'autant que le seul frein est le manque de curiosité : la connaissance est disponible en ligne, et rares sont aujourd'hui ceux qui n'y ont pas accès.

L'ignorance, contrairement au déni, n'est pas une fatalité. Elle se combat en informant et non en méprisant. Cela redonne espoir : on n’est plus dans un combat d'opposition d'idées, mais dans une quête pour informer et faire prendre conscience.