Je m'impose, presque inconsciemment, de nombreuses contraintes : recommandations d'IENI (intellectuel-et-néanmoins-idiot), habitudes de vie, croyances personnelles. Elles structurent et guident mes choix d'une manière que je perçois à peine. Je m'en rends compte régulièrement, chaque fois sur une contrainte différente que je ne discernais pas avant, et je cherche alors à les réduire, voire à les faire disparaître : j'en suis aujourd'hui conscient, mes contraintes m'asservissent.
Un exemple récent me concernant est la course à pied, ou le cardio plus généralement, que je considérais comme indispensable à force d'écouter les IENI déblatérer sur le sujet : “Nanana zone 2, 180 min, nanana santé, longévité.” Après avoir décidé d'arrêter, au prix d'un effort colossal, j'ai constaté que ça ne me convenait pas du tout : ça m'épuisait et me rendait apathique presque toute la journée.
Sortir de la monoculture et affirmer la biodiversité humaine. Kœnig
Passer d'une vie de citadin sédentaire à campagnard actif, agriculteur et même vigneron, m'a intérieurement autorisé à laisser de côté ce fameux cardio indispensable. Travailler dehors, s'occuper de son jardin, se balader en forêt : cette vie active à la campagne est une vie Lindy, proche de celle de nos ancêtres, qui n'a besoin d'aucun ajout pour se suffire à elle-même.
Et depuis que j'ai arrêté de courir, j'ai retrouvé mes jambes. Avant, je les sentais lourdes le soir, même marcher devenait presque un calvaire. Aujourd'hui j'aime marcher, j'ai l'impression d'être monté sur ressort, et je prends la mesure de mon erreur. Avoir voulu courir autant pour ma santé, à force d'écouter des recommandations dogmatiques, m'a causé beaucoup plus de mal que de bien. Ma vie actuelle me sied au plus haut point : j'ai de l'énergie à revendre, je me balade des heures par jour sans fatigue et avec grand plaisir, j'ai l'inspiration et la motivation pour écrire. Que demander de plus ?
Je suis si heureux, productif, énergique et riche en projets. Cette envie d'accomplir, que je ne ressentais avant qu'après le coup de fouet d'un café, je la sens maintenant en permanence au point où aller me coucher devient presque difficile.
Cette différence n'est peut-être pas due qu'à l'arrêt de la course à pied, car cet arrêt coïncide avec de nombreux autres changements dans ma vie. Toujours est-il qu'arrêter de courir ne m'aura au moins pas desservi. Il s'agissait bien d'une contrainte que je m'imposais non pour mon bien, mais pour satisfaire un toc.
La marche et le travail physique, en somme la vie à la campagne, couvrent selon moi largement les besoins de santé, cardio comme force : les agriculteurs font partie des gens les plus énergiques et les plus forts que je connaisse, sans avoir eu besoin de s'entraîner pour ça.
Alors oui, je garde un bref entraînement de calisthénie le matin, mais uniquement parce que c'est pour moi un plaisir, pas une nécessité. Cet entrainement me donne aussi un cadre qui rythme mes journées et me donne un vrai élan pour les commencer.
Mais pourquoi est-ce que je devrais prendre exemple sur des IENI ou simplement les écouter, alors que leurs vies ne me donnent pas du tout envie ? Qui est mieux placé que moi pour savoir ce qui me convient ?
Les gens sont parfaitement en droit de se fier à leur instinct ancestral personnel et d’écouter leur grand-mère (ou Montaigne) ; et ce avec de biens meilleurs résultats que ces imbéciles de décideurs politiques. Taleb
Je veux avoir un corps assez solide pour répondre à n'importe quel besoin naturel. Peu m'importe le physique ou la force en tant que tels, même s'ils vont souvent de pair avec un corps solide et capable. Nicolas, un maraîcher, ou Olivier, chef d'équipe de vendangeurs, incarnent bien mieux ce que je cherche que n'importe qui de la clique des IENI podcasteurs, forts seulement en salle de sport.
Arrêter la course à pied et ne garder qu'un entraînement court, simple et qui me procure du bonheur, me libère de plein d'autres contraintes. Des entraînements longs et intenses, comme ce que je m'imposais en course à pied, conditionnent tout ce que l'on peut faire la veille : se coucher tôt, manger suffisamment mais pas trop, ne pas boire d'alcool. Une contrainte forte peut ainsi en faire émerger des dizaines d'autres, presque invisibles tant qu'on ne les a pas identifiées comme telles.
Mais aujourd'hui, je mange selon mon envie, sans compter, uniquement quand j'ai faim et à ma faim. Je me suis enfin libéré de ça et je ne culpabilise pas une seule seconde.
De même, je me forçais à marcher beaucoup tous les jours. J'ai eu beau me rendre compte du problème et arrêter de compter les pas, j'ai longtemps continué à en faire l'estimation inconsciente… Quelle absurdité, je savais que c'était des conneries mais je n'arrivais pas à m'en détacher. Mais je sais aujourd'hui que le corps et le mental que j'ai construits au prix de gros efforts me permettent de me faire confiance : si, un jour, je ne veux pas sortir, je m’écoute plutôt que de me contraindre.
Les pas par jour, la zone 2, etc., ce sont des trucs faits pour la moyenne, et je ne suis pas, ou en tout cas plus, la moyenne. Autrement dit, faire sur moi ce que préconisent les IENI, c'est appliquer une moyenne sur un cas particulier, supposer que ce qui est bon pour le centre d'une distribution l'est aussi pour ses queues. D’ailleurs, selon moi, l’être humain moyen n’existe pas, chacun a ses particularités et raisonner sur la moyenne, c’est priver l’humain de sa richesse.
L’individu est traité comme une moyenne statistique, au mépris de toute densité existentielle. Kœnig
C'est tout simplement absurde et ce sans même parler du fait que leurs résultats soi-disant scientifiques ne tiennent souvent pas dans le temps : combien de résultats peer-reviewed d'il y a dix ans sont encore valables aujourd'hui ?
Je dois continuer à repérer ces contraintes, et les supprimer sans pour autant perdre tout cadre. J'ai su faire le tri dans mes possessions ; je ne l'ai jamais fait dans mes contraintes qui sont pourtant bien plus nombreuses, bien plus asservissantes.
Il faut bien sûr une structure pour ne pas sombrer dans le chaos, mais elle doit être organique : me guider vers ce qui me convient, tout en minimisant les contraintes.
La brève séance de sport que je pratique chaque matin suffit à servir de bouée. Elle m'empêche de sombrer dans le chaos, tout en me laissant la liberté d'y tremper une bonne partie du corps.