Le temps est notre meilleur filtre. Il nous aide à trier ce qui compte, dans nos décisions comme dans nos idées.
C’est l'effet Lindy : l'espérance de vie d'une chose est proportionnelle à son âge actuel. Le filtre du temps n'est que l'application de ce principe à la prise de décision : ce qui a survécu survivra encore, et ce qui a survécu a nécessairement une utilité.
Ce sont des statistiques, pas une loi absolue : le contre-exemple type est la chose surprotégée, maintenue en vie malgré son inutilité et sa fragilité. Le filtre du temps ne révèle son potentiel que s’il y a eu une exposition à des chocs et des préjudices réguliers.
Ce filtre temporel s'applique partout, dans tous les domaines. Il n'est pas irréfutable, mais c'est souvent la meilleure preuve dont nous disposons : la preuve de la survie au temps.
Le dernier complément alimentaire à la mode a beau s'appuyer sur des études scientifiques récentes, ce que les humains mangent depuis des millénaires a bien plus de chances d'être bon pour la santé.
L'activité physique, proche de ce que l'on faisait pour notre survie à l'époque des chasseurs-cueilleurs, est logiquement meilleure pour notre santé que la dernière machine de musculation ou les électrodes promettant “4 heures de sport en 20 minutes”.
Subir la maladie plutôt que de chercher à tout prix à limiter la douleur par des centaines de médicaments : c'est certes moins confortable, mais sans doute meilleur pour nous.
Mais ce filtre temporel ne prouve pas seulement des choses à long terme, en raisonnant sur plusieurs générations : il les prouve aussi à plus court terme.
La survie au temps est gage d'une qualité supérieure à celle de la contrepartie récente. Lire un livre écrit il y a 100 ans et encore réputé sera sans doute plus intéressant que le “New York Times Best Seller” de l'année. Lire un journal mensuel sera en moyenne plus pertinent qu'un quotidien, le mois ayant filtré les infos sans grande importance ou n'étant que du bruit.
Les domaines où ce filtre temporel est utile sont légion, mais j'aimerais, dans cette pensée, m'étendre sur un cas en particulier : la prise de décision impulsive.
Très souvent, une idée émerge et paraît si bonne que retarder sa mise en œuvre semblerait presque aberrant sur le moment.
On prend envie de s'acheter quelque chose et en deux temps trois mouvements, on se retrouve à la caisse d'un magasin ou à surfer sur la page web du vendeur. Mais ce caractère urgent n'est souvent qu'une chimère : laisser le temps à l'impulsion de retomber, c'est se préserver d'achats inutiles.
C'est ma nouvelle vie à la campagne qui m'a fait réaliser cela : depuis que j'ai quitté la ville, j'achète beaucoup moins.
Mais alors pourquoi ? Bien sûr, voir moins de publicités change déjà la donne, mais pour moi, c'est surtout la distance avec le magasin, et la contrainte d'y aller, qui me confrontent à ce filtre temporel. Devoir faire un trajet et dépenser de l’essence me rebute si bien que j’attends d’avoir une liste conséquente de choses à acheter avant de faire le déplacement. Et cette liste se réduit presque aussi vite qu'elle ne se remplit : je note des choses, puis je les enlève quelques jours après, en réalisant que l'objet ne m'est pas utile.
Le besoin vital, ou simplement le besoin réel d'une chose, est extrêmement rare. Mais notre cerveau, manipulé par le marketing, nous fait souvent croire le contraire.
La plupart de nos envies aujourd'hui ne sont que des pièges du marketing, armé des outils de la technologie moderne.
Ce n’est pas nous qui roulons en chemin de fer ; c’est lui qui roule sur nous. Thoreau
Aujourd'hui, je connais le pouvoir de cette manipulation de nos envies, et je sais que seul le temps peut me confronter au réel besoin que j'ai d'une chose.
L'envie est dure à combattre, même à temporiser, et c'est complètement logique. À l'origine, elle découle d'un besoin vital : quand l'envie de manger ou de boire arrivait, pas de temps à perdre, il fallait agir vite pour maximiser les chances d'y répondre et donc survivre.
Mais aujourd'hui, l'envie et la survie sont souvent très éloignées, voire complètement dissociées. Agir vite n'a plus de sens pour la plupart des choses, et c'est prendre le temps qui devrait devenir la norme.
Ma vie à la campagne, dans la maison de mes ancêtres, m'apporte un filtre de plus. Cette maison regorge de trésors cachés, et dès que l'envie d'une chose me prend, je me force à m'assurer qu'elle n'est pas déjà présente dans un carton ou un placard.
Je me force aujourd’hui à chercher avant d’acheter et, par là, j’augmente encore le temps qui sépare l’envie de l’achat, si achat il y a.
Le filtre du temps nous apporte beaucoup, mais encore faut-il réussir à l'utiliser, car retarder ses envies, c'est lutter contre notre instinct. Et je crois que, pour une fois, il faut savoir aller à contre-courant de ce que la nature nous souffle.
]]>Est-ce possible, ou est-ce un rêve voué à l'échec ?
Un vigneron de Champagne et une océanographe : difficile d'imaginer deux métiers plus incompatibles.
Les deux imposent des lieux de vie bien différents. Le vigneron de Champagne vit en Champagne, là où sont ses vignes. Quitter la région, c'est changer de métier.
L'océanographe, comme son nom l'indique, doit être proche de l'océan. Pas une région précise, mais un littoral, peu importe lequel, tant qu'il y a un laboratoire de recherche à proximité. En réalité, il n'y a pas vraiment de choix entre les lieux : les places sont rares et difficiles à obtenir. À moins d'être une chercheuse très renommée, on va où l'on veut bien de nous, pas où l'on veut aller.
Elle et moi, ce n’est pas possible sans un sacrifice énorme de l'un de nous deux : un de nous doit renoncer à sa passion, à sa vie de rêve. Pour moi, "le champagne ou elle". Pour elle, "la recherche ou lui". Pour nous deux, "la passion ou l’amour".
Et il n'y a pas que la passion qui doit être sacrifiée… La Champagne, c'est loin de ses amis, de sa famille, dans un village qu'elle n'aimera peut-être pas. Pour moi, la suivre vers l'océan, ce serait loin de mes amis, de ma famille et sans doute de mes valeurs. Cette vie moderne, en ville, faite de voyages, de technologie, de métiers de bureau, d'éloignement de la nature et de mes racines : n'est-ce pas exactement ce contre quoi je me bats depuis que j'ai changé de vie ?
Demander un aussi gros sacrifice par amour, est-ce vraiment une preuve d'amour ? L'amour implique des efforts et des compromis, mais abandonner sa passion n'est pas un simple compromis : c'est renoncer à un rêve. Je l'aime trop pour lui imposer cela : même si elle acceptait d'y renoncer pour moi, je la repousserais. Et c'est réciproque : elle ne supporterait pas que j'abandonne mon rêve pour elle.
À quoi bon faire durer une relation face à un problème sans solution ? Des deux côtés, on y verra sans doute plus clair dans un an. Mais vivre cette année entière sous cette épée de Damoclès serait profondément malsain : espérer que l'autre craque, mais pas juste par amour ; qu'il craque pour de bonnes raisons, les siennes.
Attendre en sachant que tout s'arrangera dans quelques années, c'est possible, même si c'est difficile. Mais nous, on ignore même si une vie ensemble sera un jour possible : on attend, mais on ne sait pas ce que l'on attend.
Rester avec elle, c'est risquer de passer à côté de ma vie en choisissant le cœur plutôt que la raison. Si je n'aime finalement pas la vigne, est-ce parce que j'aime Lucie ? Et dans ce cas, suis-je aveuglé, ou est-ce elle qui compte vraiment ? Est-ce qu'écouter mon cœur ne serait pas justement le meilleur choix ?
Je ne sais pas si je peux vivre en sachant que chaque chose qui me plaît dans la vigne éloigne un peu plus notre futur ensemble : chaque pas dans cette nouvelle vie est un renoncement à l'autre. Pour elle, un post-doc primé veut dire partir là où elle sera prise, sans penser à la distance. Pour moi, m'engager dans les vignes, c'est risquer d'y prendre trop goût, de m'éloigner d'elle, sans retour possible.
Pour que ça marche entre nous, je ne vois que deux issues : soit je me désintéresse des vignes et je trouve une profession qui me permette de la suivre ; soit c'est l'inverse, elle trouve à Mailly quelque chose qui la passionne, et laisse tomber sa carrière universitaire, non par sacrifice, mais par ras-le-bol.
Mais renoncer à presque dix ans d'études, laisser son diplôme de côté, c'est difficile. Je l'ai vécu récemment, et il m'a fallu longtemps pour m'assurer que c'était la bonne décision. Je m'en veux presque d'avoir eu ce besoin de changer de métier. Tout aurait été plus simple si j'étais resté ingénieur IA…
Si j'aime les vignes et que je m'y vois toute ma vie, je n'y renoncerai pour rien, pas même pour elle, et je sais qu'elle ressent la même chose de son côté. Ce métier, c'était celui de mon arrière-grand-père, de mes ancêtres, l'un des plus vieux métiers du monde. Si j'adore cette vie, c'est peut-être simplement mon destin.
]]>Une rencontre récente m'a marqué et m'a fait comprendre que ma vision de la liberté, que je croyais universelle, ne l'était pas.
Être libre, pour moi, c'était ne dépendre de rien ni de personne, en tout temps et à chaque instant : ni d'un patron, ni de mes émotions, ni d'une addiction, ni d'un mode de vie imposé, ni de contraintes venues des autres ou de moi-même.
Mais n'est-ce pas une façon égoïste de raisonner ? Celui qui ne dépendrait de personne ne serait pas obligé de faire preuve d'altruisme ou de générosité. C'est une réalité, et pourtant j’ai le sentiment que l'altruisme, s’il n'est pas déjà imposé par la contrainte, émerge de la liberté. Depuis que je me suis libéré d'un grand nombre de choses et que je dispose de temps, ma manière favorite de l'utiliser est d'aider les autres, de leur faire plaisir.
Cette rencontre avec un personnage attachant et respirant la joie de vivre m'a offert un regard neuf sur ce que peut être la liberté. En m'annonçant d'emblée la sienne, je me suis mis à l'évaluer selon mes propres critères, mais j'ai vite compris que cela n'avait aucun sens.
C'est un saisonnier qui ne vit que de jobs pris en haute saison, à sa guise et selon ses besoins. Il doit travailler pour vivre, mais choisit toujours ce qu'il veut faire parmi l'offre disponible. Sans patron à l'année, il peut travailler davantage une saison puis s'offrir une année sabbatique en Asie la suivante : il lui suffit d'anticiper de quoi assurer sa survie, pour le reste il suit ses envies.
C'est un métier social : le saisonnier suit l'activité, il va là où sont les gens, là où est la demande. Au ski l'hiver, à la plage ou en festival l'été, aux vignes pour les vendanges, en Bretagne sous les étoiles pour retourner les huîtres.
Certes, il vend parfois son temps et sa liberté, mais jamais à heure fixe pour toute une vie. C'est là toute la différence avec un salarié classique : il n'a pas de patron à l'année, et peut choisir de prendre du temps pour lui quand il le souhaite.
Si un travail ne lui convient pas, il peut simplement partir, ou tenir quelques semaines en se promettant de ne pas recommencer l'année suivante. Ce n'est pas comme le CDI, qui sur le papier se quitte quand on veut, mais qui, en pratique, tient en laisse. La partie du travail salarié qui me rebute disparaît quand je pense à un job de saisonnier, à échéance courte.
Il vit au jour le jour, dort où il peut, mange quand il peut. Il n’a pas de situation stable, mais il l'assume, et c'est justement ça qui le rend libre.
Le plus beau, c'est que contrairement à mon idéal de liberté, le sien semble atteignable, même accessible à tous : il suffit d'accepter de vivre sans construire le futur.
Ce n'est pas la vie que je veux, ou du moins, pas celle que je pense vouloir. Et pourtant, je le considère comme libre. Il vend parfois sa liberté, mais est-ce que ça ne serait pas une nécessité ? Le juste paiement du confort que lui offre la société moderne ?
Et si la liberté passait avant tout par le fait d'être utile aux autres ? On ne peut pas juste prendre sans rien donner. Le confort de la vie provient toujours d'une liberté sacrifiée quelque part : chaque commodité de la vie moderne a un jour coûté de la liberté à quelqu'un.
Car être utile aux autres, c'est leur donner une partie de notre liberté, peu importe la manière : ce n'est plus faire pour nous, mais faire pour eux.
Selon moi, c'est l'une des formes de liberté les plus pures : faire ce que l'on veut, mais être contraint d’aider les autres, de travailler pour survivre, de payer le prix du confort moderne. Et c'est d'ailleurs ça, l'argent : une réserve d'aide que l'on peut accumuler pour, à notre tour, être aidé en retour.
Devenir complètement libre en allant vivre en autarcie, dans la jungle ou la forêt, est théoriquement possible. Mais est-ce vraiment la vie que l'on cherche ?
Bon, je romance un peu ces métiers de saisonnier, la réalité est bien plus nuancée. Ce sont parfois, de par leur statut, des métiers difficiles et mal payés : ils rapportent peu, alors même qu'ils rendent un service essentiel.
Mais peut-être est-ce parfois l'inverse ? Cette vie instable attire peu ; pour attirer du monde, il faudrait alors en surestimer la valeur. La différence se rattrape sur le prix, que les vacanciers paient au prix fort.
Beaucoup considèrent les saisonniers comme des fainéants ou des personnes instables : “ils ne bossent que six mois par an et sont toujours en vadrouille.” Mais au moins, leur métier est utile par essence pendant toute la durée du contrat : on les prend pour un besoin précis, juste le temps qu'il faut pour nous aider à faire ce qu'on n'arriverait pas à faire seuls.
Contrairement aux bullshit jobs de bureau, où l'on passe parfois 90 % de son temps à ne rien faire, le contrat court de saison n'a pas ce problème : si le saisonnier n'est pas utile, l'employeur ne le reprendra pas l'année suivante. Contrairement à un CDI, où il faut attendre la fin de carrière pour envisager de supprimer un poste devenu inutile, un poste de saisonnier disparaît d'une année sur l'autre s'il n'a plus sa place.
Les saisonniers, pour moi, ont réellement compris comment être libres dans le monde d'aujourd'hui. Même sous-payés au regard de ce qu'ils donnent, ils peuvent s’en sortir grâce aux aides d'un pays développé comme la France, et c’est tant mieux. Vivre saisonnier, c'est vivre libre. Pas la liberté à laquelle j'aspire, mais une liberté bien réelle.
]]>Je m'impose, presque inconsciemment, de nombreuses contraintes : recommandations d'IENI (intellectuel-et-néanmoins-idiot), habitudes de vie, croyances personnelles. Elles structurent et guident mes choix d'une manière que je perçois à peine. Je m'en rends compte régulièrement, chaque fois sur une contrainte différente que je ne discernais pas avant, et je cherche alors à les réduire, voire à les faire disparaître : j'en suis aujourd'hui conscient, mes contraintes m'asservissent.
Un exemple récent me concernant est la course à pied, ou le cardio plus généralement, que je considérais comme indispensable à force d'écouter les IENI déblatérer sur le sujet : “Nanana zone 2, 180 min, nanana santé, longévité.” Après avoir décidé d'arrêter, au prix d'un effort colossal, j'ai constaté que ça ne me convenait pas du tout : ça m'épuisait et me rendait apathique presque toute la journée.
Sortir de la monoculture et affirmer la biodiversité humaine. Kœnig
Passer d'une vie de citadin sédentaire à campagnard actif, agriculteur et même vigneron, m'a intérieurement autorisé à laisser de côté ce fameux cardio indispensable. Travailler dehors, s'occuper de son jardin, se balader en forêt : cette vie active à la campagne est une vie Lindy, proche de celle de nos ancêtres, qui n'a besoin d'aucun ajout pour se suffire à elle-même.
Et depuis que j'ai arrêté de courir, j'ai retrouvé mes jambes. Avant, je les sentais lourdes le soir, même marcher devenait presque un calvaire. Aujourd'hui j'aime marcher, j'ai l'impression d'être monté sur ressort, et je prends la mesure de mon erreur. Avoir voulu courir autant pour ma santé, à force d'écouter des recommandations dogmatiques, m'a causé beaucoup plus de mal que de bien. Ma vie actuelle me sied au plus haut point : j'ai de l'énergie à revendre, je me balade des heures par jour sans fatigue et avec grand plaisir, j'ai l'inspiration et la motivation pour écrire. Que demander de plus ?
Je suis si heureux, productif, énergique et riche en projets. Cette envie d'accomplir, que je ne ressentais avant qu'après le coup de fouet d'un café, je la sens maintenant en permanence au point où aller me coucher devient presque difficile.
Cette différence n'est peut-être pas due qu'à l'arrêt de la course à pied, car cet arrêt coïncide avec de nombreux autres changements dans ma vie. Toujours est-il qu'arrêter de courir ne m'aura au moins pas desservi. Il s'agissait bien d'une contrainte que je m'imposais non pour mon bien, mais pour satisfaire un toc.
La marche et le travail physique, en somme la vie à la campagne, couvrent selon moi largement les besoins de santé, cardio comme force : les agriculteurs font partie des gens les plus énergiques et les plus forts que je connaisse, sans avoir eu besoin de s'entraîner pour ça.
Alors oui, je garde un bref entraînement de calisthénie le matin, mais uniquement parce que c'est pour moi un plaisir, pas une nécessité. Cet entrainement me donne aussi un cadre qui rythme mes journées et me donne un vrai élan pour les commencer.
Mais pourquoi est-ce que je devrais prendre exemple sur des IENI ou simplement les écouter, alors que leurs vies ne me donnent pas du tout envie ? Qui est mieux placé que moi pour savoir ce qui me convient ?
Les gens sont parfaitement en droit de se fier à leur instinct ancestral personnel et d’écouter leur grand-mère (ou Montaigne) ; et ce avec de biens meilleurs résultats que ces imbéciles de décideurs politiques. Taleb
Je veux avoir un corps assez solide pour répondre à n'importe quel besoin naturel. Peu m'importe le physique ou la force en tant que tels, même s'ils vont souvent de pair avec un corps solide et capable. Nicolas, un maraîcher, ou Olivier, chef d'équipe de vendangeurs, incarnent bien mieux ce que je cherche que n'importe qui de la clique des IENI podcasteurs, forts seulement en salle de sport.
Arrêter la course à pied et ne garder qu'un entraînement court, simple et qui me procure du bonheur, me libère de plein d'autres contraintes. Des entraînements longs et intenses, comme ce que je m'imposais en course à pied, conditionnent tout ce que l'on peut faire la veille : se coucher tôt, manger suffisamment mais pas trop, ne pas boire d'alcool. Une contrainte forte peut ainsi en faire émerger des dizaines d'autres, presque invisibles tant qu'on ne les a pas identifiées comme telles.
Mais aujourd'hui, je mange selon mon envie, sans compter, uniquement quand j'ai faim et à ma faim. Je me suis enfin libéré de ça et je ne culpabilise pas une seule seconde.
De même, je me forçais à marcher beaucoup tous les jours. J'ai eu beau me rendre compte du problème et arrêter de compter les pas, j'ai longtemps continué à en faire l'estimation inconsciente… Quelle absurdité, je savais que c'était des conneries mais je n'arrivais pas à m'en détacher. Mais je sais aujourd'hui que le corps et le mental que j'ai construits au prix de gros efforts me permettent de me faire confiance : si, un jour, je ne veux pas sortir, je m’écoute plutôt que de me contraindre.
Les pas par jour, la zone 2, etc., ce sont des trucs faits pour la moyenne, et je ne suis pas, ou en tout cas plus, la moyenne. Autrement dit, faire sur moi ce que préconisent les IENI, c'est appliquer une moyenne sur un cas particulier, supposer que ce qui est bon pour le centre d'une distribution l'est aussi pour ses queues. D’ailleurs, selon moi, l’être humain moyen n’existe pas, chacun a ses particularités et raisonner sur la moyenne, c’est priver l’humain de sa richesse.
L’individu est traité comme une moyenne statistique, au mépris de toute densité existentielle. Kœnig
C'est tout simplement absurde et ce sans même parler du fait que leurs résultats soi-disant scientifiques ne tiennent souvent pas dans le temps : combien de résultats peer-reviewed d'il y a dix ans sont encore valables aujourd'hui ?
Je dois continuer à repérer ces contraintes, et les supprimer sans pour autant perdre tout cadre. J'ai su faire le tri dans mes possessions ; je ne l'ai jamais fait dans mes contraintes qui sont pourtant bien plus nombreuses, bien plus asservissantes.
Il faut bien sûr une structure pour ne pas sombrer dans le chaos, mais elle doit être organique : me guider vers ce qui me convient, tout en minimisant les contraintes.
La brève séance de sport que je pratique chaque matin suffit à servir de bouée. Elle m'empêche de sombrer dans le chaos, tout en me laissant la liberté d'y tremper une bonne partie du corps.
]]>Je suis révolté.
Aujourd'hui, dans une grande surface dont je tairai le nom, on m'a imposé d'empaqueter mon sac à dos dans du plastique scellé, soi-disant pour éviter les vols. Je dis “imposé”, mais j'aurais pu rebrousser chemin. Mais j’ai cédé, et je le regrette amèrement : honte à moi. En me pliant à cette mesure absurde, je l'ai en quelque sorte validée.
Il y a des choses qui me dégoûtent, qui me font perdre foi en l'humanité, et celle-ci en fait partie. Je ne comprends pas comment, en 2026, dans un pays comme la France, une telle mesure a pu être conçue, et surtout autorisée. Elle est d'ailleurs toute récente : il y a quelques jours à peine, j'entrais encore dans ce magasin sans problème, sac à dos sur le dos.
Je ne dis pas qu'il ne faut pas lutter contre le vol dans les grandes surfaces, mais n'y avait-il vraiment aucune autre solution que d'empaqueter dans du plastique jetable tous les sacs, tote bags et cabas ? Notre pays a interdit les sacs en plastique à usage unique : est-ce vraiment pour que les supermarchés inventent quelque chose de pire ?
Alors oui, cette mesure absurde sera sans doute abandonnée d'ici quelques années, le temps qu'elle soit dénoncée par le public et peut-être interdite par les élus, du moins je l'espère.
Ce qui me dépasse, c'est d'imaginer qu'une telle idée puisse émerger de l'esprit d'un être humain de 2026, dans un pays développé et sensibilisé à la pollution. Je me berçais sans doute d'illusions, mais je pensais que, sans demander un activisme écologique à chacun, il y avait en chacun de nous une petite voix qui nous soufflait d’éviter de polluer à outrance, de gâcher sans raison.
Mais autre chose, plus important encore à mes yeux, m'a frappé dans cette histoire. Le vigile, avec qui j'ai parlementé pendant plusieurs minutes dans l'espoir de le raisonner, a ébranlé une certitude que je tenais pour acquise, et qui est peut-être totalement fausse.
Bien sûr, il y a déjà le “Mais ce n'est pas de ma faute, je ne fais qu'obéir aux ordres d'en haut, c'est auprès d'eux qu'il faut aller se plaindre” qui constitue la vieille excuse du “Je ne pollue pas, j'exécute les ordres de mon employeur”, un peu l'équivalent moderne, toutes proportions gardées, du “Je ne contribue pas à un génocide, j'exécute les ordres de mon gouvernement” des soldats allemands lors de la Seconde Guerre mondiale.
Mais bon, j'ai l'habitude de ce comportement. Il me paraît lâche, mais je l'ai tant vu qu'il ne me choque plus.
Ce qui m'a réellement frappé, c'est que le vigile ne semblait même pas comprendre le problème que je m'acharnais à lui expliquer. Pour lui, je me battais surtout pour la confiance envers le client, une forme de présomption d'innocence. Un sujet qui, certes, mérite qu'on s'y attarde, mais qui me semble presque oubliable face à l'autre : la pollution et le gâchis de plastique.
“Mais on en a plein, ce n'est pas un problème”, me dit-il en parlant des rouleaux de plastique. Et après mes courses, quand j'ai voulu lui rapporter celui qui avait servi à empaqueter mon sac, en espérant qu'il le réutilise, il l'a jeté à la poubelle sur-le-champ. Ils n'ont aucun problème de quantité, m'a-t-il expliqué : des rouleaux, ils en ont plein en stock, inutile d'en réutiliser.
Ce n'est pas qu'il se fout de polluer, c'est qu'on dirait qu'il n'a même pas conscience de ce qu'est la pollution ou le gâchis, comme si les matières premières étaient infinies, que la surconsommation de plastique n'avait aucun impact, et que la planète pouvait absorber ça indéfiniment.
Dans ma petite tête, je pensais que les gens qui polluent le font par égoïsme, parce qu'ils se foutent de polluer, ou parce qu'ils ne croient pas au changement climatique et aux autres méfaits de la pollution, voire par pure provocation, comme Trump réautorisant les pailles en plastique aux États-Unis.
Mais maintenant je doute, j'ai bien peur de m'être complètement fourvoyé. Peut-être que l'essentiel des pollueurs sont des gens qui n'ont même pas conscience de ce qu'est la pollution, ni de son impact. Des gens qui, sans doute, agiraient s'ils savaient, mais qui n'ont simplement jamais été renseignés sur le sujet.
Dire cela me semble hautain, mais c'est cette conclusion qui est clairement ressortie de ma discussion avec le vigile : dès que j'ai flairé le problème, j'ai orienté mes questions pour vérifier si mon intuition était la bonne, et elle l'était.
Alors oui, il ne s'agit que d'un exemple, que d'une seule personne, mais si son cas est généralisable, cela change complètement la donne : si la plupart des gens s’en foutent de polluer sans raison, ce n'est pas par pure provocation ou je-m'en-foutisme, comme je le pensais, mais simplement par méconnaissance.
Et si, en France, dans un pays développé et à la population éduquée, les lacunes sur la pollution et ses dangers sont si grandes, qu'en est-il des autres pays ?
On en revient, comme souvent, au même point, mais c'est dans ces situations qu'on se rend compte que montrer l'exemple, discuter et partager prend tout son sens. On plante une graine de réflexion. Peut-être germera-t-elle chez son interlocuteur, qui à son tour en plantera d'autres dans son cercle social. D'autant que le seul frein est le manque de curiosité : la connaissance est disponible en ligne, et rares sont aujourd'hui ceux qui n'y ont pas accès.
L'ignorance, contrairement au déni, n'est pas une fatalité. Elle se combat en informant et non en méprisant. Cela redonne espoir : on n’est plus dans un combat d'opposition d'idées, mais dans une quête pour informer et faire prendre conscience.
]]>Pour changer les choses, il faut d’abord se changer soi-même.
Je ne veux plus regarder de vidéos : séries, films ou encore YouTube. Je sais ce que les écrans me font, ou plutôt ce qu’ils m’empêchent de faire : sans les écrans pour m’abrutir, j’aime créer, j’aime aider, j’aime partager, j’aime l’autre. Quand ces distractions faciles ne sont plus là pour combler l’ennui, le partage, que ce soit d’idées, de connaissances ou de compétences, devient mon activité préférée.
De même, je dois manger ce qui est aligné avec mes valeurs : à quoi bon parler de bien-être animal ou de local, se battre corps et âme aux élections, ou prétendre le faire, si tout ça s'efface au quotidien, quand il n'y a plus personne à élire ?
Pour moi, le fondement du changement est d'aligner qui l'on est avec ce que l'on fait. Et c'est aussi le plus important : si tout le monde s'y met, le monde change.
Le monde tel qu'il est aujourd'hui n'est que le résultat de notre imagination collective. Si nous décidons tous d'imaginer autrement, le monde suivra, peut-être doucement, le temps que les choses s'opèrent, mais inévitablement.
L’imagination au pouvoir. Slogan de Mai 68
J'aspire à être un exemple pour moi-même : cela peut paraître évident mais peu le font. Combien de personnes méprisent certains comportements qu'elles appliquent elles-mêmes ? Chaque comportement que j'ai, je dois pouvoir le considérer comme bon, juste et aligné avec mes valeurs si je vois une autre personne le faire.
Car être un exemple pour soi-même, c'est être potentiellement un exemple pour les autres, et l'être, au minimum, pour ses enfants. Changer le monde ne se fait pas sur une seule génération : ce sont nos enfants, voire nos petits-enfants, qui continueront ce que l'on a commencé. Comment alors espérer priver son enfant d'écrans si celui-ci vous voit constamment derrière un ordinateur ou un téléphone ? Comment espérer lui faire consommer mieux si on s'achète soi-même n'importe quoi ?
Une discussion récente avec mon cousin m'a interpellé : pour lui, les efforts personnels ne servent à rien, seul le vote a un réel impact sur le monde.
Un être humain privé de la faculté d’avoir un impact significatif sur le monde cesse d’exister. David Graeber
Je suis en désaccord profond avec cette affirmation. Isolément, c'est peut-être vrai : un seul individu ne pèse rien face à 7 milliards d'êtres humains. Mais raisonner ainsi, c'est oublier ce qui définit l'espèce humaine : les interactions et le partage. C'est en agissant qu'on montre une voie possible, et qu'on devient, peut-être, le domino qui fait basculer le monde.
Selon mon cousin, il faudrait juste voter en alignement avec nos rêves, mais ne pas chercher à les réaliser si notre candidat favori n'est pas élu. Il faudrait alors, en cas d'échec aux élections, retourner à sa vie sans rien changer, faire ce que la société nous dicte, pendant les 4 prochaines années. Ce serait donc ça la démocratie ? Le pouvoir au peuple ? Se condamner à suivre pendant 4 ans les directives de vie d'un état qui ne nous convient pas ?
Alors certes, s'il n'y a pas de gouvernement pour nous forcer à faire des efforts, beaucoup choisiront de ne pas en faire, et ceux qui en feront pourront se sentir floués : pourquoi me priverais-je d'avion, de voyages exotiques, alors qu'untel part quatre fois par an ? Mais raisonner ainsi, c'est condamner nos rêves.
L'effort individuel est le fondement du changement, car même si un gouvernement parvient à imposer une contrainte, celle-ci ne tiendra pas si le peuple n'est pas en accord.
Imaginons que chaque personne qui vote pour ses idéaux, mais renonce à agir en cas de défaite, décide au contraire de faire des efforts alignés avec sa vision du monde. Même si ce n'était que 10 % de la population, l'impact serait déjà énorme : ces 10 % pèseraient bien plus que les 90 % restés passifs. En agissant, ils montreraient aux autres la force de leurs convictions.
Changer sa façon d’être est bien plus puissant qu’un simple bulletin dans l’urne : le bulletin n’est pas pondéré par la conviction tandis que les actes le sont. Changer, c’est devenir un exemple en actes et en convictions. Et ce n’est pas donner des leçons, c’est simplement vivre comme on l’entend et espérer, peut-être, provoquer un déclic chez d’autres.
Mais quant à aller precher les passants, et vouloir regenter l’ignorance ou la sottise du premier venu, voilà une attitude que je condamne. Montaigne
Voter pour le changement mais ne rien changer en cas d'échec, alors qu'on sait que des changements individuels sont possibles et ont un impact, c'est voter pour sa bonne conscience, sans rien derrière. C'est s'offrir la possibilité de dire un jour à ses enfants, quand le monde coulera : “Oui, mais ton papa a voté contre, ce n'est pas de sa faute”, sans avoir rien fait pour essayer de les sauver.
L'exemple sans contrainte permet à l'autre de s'interroger et d'essayer de comprendre. C'est une approche presque opposée à celle d'un parti politique, où des contraintes seraient imposées à la population sans qu'elle ne se rende forcément compte de la raison de ses efforts. Sans compter que les partis ont beau prétendre qu'ils feront telle ou telle chose, rien n'est certain, on ne connaît pas leurs intentions réelles. Alors j'espère que ce n'est pas ça, la seule manière de changer les choses : attendre 4 ans pour voter pour un parti qui, peut-être, ne tiendra pas ses promesses.
Faire changer par l'exemple, c'est montrer une façon de faire, pas en imposer une : élire un gouvernement pour le changement, c'est restreindre les libertés par la contrainte, tandis que l'exemple ouvre une voie sans l'imposer. Chacun peut alors réfléchir, travailler sur soi et agir selon ses convictions profondes, plutôt que selon ce qu'un dirigeant juge nécessaire.
Le vote n'est qu'une illusion : il donne un sentiment de pouvoir qui, d'une part, enlève la culpabilité de certains ”Oui mais moi j'ai voté pour le bon parti, ce n'est pas ma faute si les gens sont cons” et, d'autre part, réduit l'envie d'agir ”On ne peut agir que par le vote tous les 4 ans, le reste ne compte pas”. Ce levier d'action satisfait le besoin de liberté de beaucoup : en donnant un pouvoir minime au peuple, on lui fait croire qu'il décide, alors qu'il n'en est rien.
Le vrai vote passe par se changer soi-même, pour devenir celui que nos principes nous dictent d'être : plutôt que de réclamer l'interdiction de McDo, Shein ou d'autres, choisir de ne jamais y mettre les pieds.
Se changer dans le bon sens, le sens qui est en accord avec nous, c’est résister contre les idées inverses, c’est vivre selon sa façon de vivre idéale, c’est la première étape pour que notre idéal puisse un jour espérer devenir une réalité. À l’inverse, rester passif, vivre “normalement”, comme la société actuelle tend à nous faire vivre, comme la majorité vit, c’est se dépouiller de tout pouvoir, c’est subir et n’avoir aucune force contre ou pour les extrêmes.
Se changer dans le bon sens, le sens qui est en accord avec nous, c'est résister contre les idées inverses, c'est vivre selon sa façon de vivre idéale et c'est la première étape pour que notre idéal puisse un jour devenir réalité. À l'inverse, rester passif, vivre “normalement”, comme la société actuelle nous y pousse, comme la majorité le fait, c'est se dépouiller de tout pouvoir, c'est subir et n’avoir aucune force contre ou pour les extrêmes.
Exprimer ses idées, par sa façon d'être ou tout autre moyen, c'est déplacer la société dans notre sens idéal et lutter efficacement contre les idées inverses. Se changer soi-même, c’est avoir un impact et sortir de la passivité que la société attend de nous.
]]>Récemment, je me suis posé la question de commencer à écrire mes journées dans un cahier, comme une sorte de journal intime. L'idée : garder une trace, pouvoir me souvenir plus tard en le relisant. Mais après réflexion, j'ai abandonné l'idée, et j'ai même changé certaines de mes habitudes de prise de note et de mémorisation des événements importants.
Mais alors pourquoi ? Et bien, car, pour moi, en gardant des souvenirs, on perd le souvenir.
On le sait, l'humain d'aujourd'hui a de bien moins bonnes capacités de mémorisation que celui d'avant l'imprimerie, et surtout que celui d'avant l'invention de l'écriture.
Les ethnographes ont observé que les cultures de tradition orale, n’ayant pas accès à l'écriture, développent souvent une mémoire bien plus fine, précise et collective que celles des sociétés alphabetisées. Samuel Veissière
Plus on dispose de moyens pour stocker et extérioriser l'information, tout en ayant accès facilement, moins on a besoin de la solliciter. Et comme un muscle, la mémoire s'atrophie quand elle est peu sollicitée.
Le stockage permet de conserver ce que l'on veut être sûr de ne pas oublier, mais aussi de le transmettre plus facilement aux générations futures. Notre mémoire n'est pas infinie, tandis que le stockage l'est presque.
Cette capacité à stocker nous donne accès à un large panel d'informations, mais encore faut-il prendre la peine de les chercher. Car moins de mémoire interne, c'est aussi moins d'idées pour la solliciter. On se retrouve souvent sans savoir quoi faire, alors que la quantité de choses qu'il nous est possible d'aller chercher sur internet est indécente : il suffirait de savoir quoi chercher.
Stocker en externe pour transmettre est d'une importance capitale : l'humanité, telle qu'on la connaît aujourd'hui, repose presque entièrement sur cette capacité à ne pas tout recommencer à chaque génération, mais à faire monter les suivantes sur des épaules de géants. À l'échelle individuelle, en revanche, vouloir se souvenir de tout à tout prix peut, selon moi, se retourner contre nous.
Une question que je me pose : ce que l'on oublie, est-ce uniquement ce qu'il ne valait pas la peine de garder en mémoire ?
Si c'est le cas, consigner des informations devient alors absurde, car notre inconscient serait en théorie capable de nous faire nous souvenir de ce qui compte vraiment. Cette considération ne vaudrait cependant que pour quelqu'un partant d'une page blanche, pas pour qui a déjà pris l'habitude de déléguer l'important à son agenda.
Si l'on est entré dans la boucle “je note ou je me mets des rappels sur les choses importantes”, notre cerveau n'a plus aucun intérêt à les retenir : il sait qu'un rappel arrivera, alors il les sort de son esprit, de sa mémoire. Plus on note de choses sur son agenda, plus on en devient dépendant, jusqu'à ce que l'agenda occupe le rôle que la mémoire aurait dû tenir.
Mais, à supposer que l'on ne soit pas asservi à l'agenda, retiendra-t-on vraiment ce qui compte ?
On peut imaginer que l'humain d'avant n'avait pas les mêmes besoins sur les informations à retenir : certaines choses utiles à l'origine ne le sont peut-être plus aujourd'hui, et inversement. Mais cela suppose que ce qui est utile serait inscrit dans notre ADN, alors que je pense qu'il s'agit avant tout de choses que l’on apprend.
Pour moi, la mémoire va de pair avec nos émotions : ce qui compte pour nos émotions compte aussi pour notre mémoire. Si oublier quelque chose me cause de l'angoisse ou une émotion négative, ma mémoire fera en sorte de ne pas l'oublier.
On fonctionne comme les enfants, par essai-erreur : si l'on oublie une fois quelque chose d'important et que cela nous porte préjudice, l'émotion négative qui en résulte indiquera à notre cerveau de ne plus l'oublier la prochaine fois.
Vouloir à tout prix se souvenir, c'est oublier. Ce que l'on note sort de notre esprit ; à force de répéter ce geste, l'automatisme s'installe, et même ce que l'on ne note pas finit par nous échapper.
En prenant des photos ou en écrivant un journal intime, on affaiblit le souvenir que l'on garde des événements eux-mêmes : on délègue la tâche de se souvenir à un support de stockage.
Alors oui, regarder des photos ravive le souvenir avec une intensité plus forte qu'un souvenir simplement gardé en mémoire. Mais perdre ces photos, ou ne jamais les regarder, revient à perdre ces moments. En extériorisant nos souvenirs pour nous souvenir, on en vient à dépendre principalement du support de stockage pour retrouver en mémoire des événements.
Mais si ce n'était que ça… Pour moi, nos souvenirs et notre mémoire structurent la pensée et contribuent à la personne que l'on est aujourd'hui, avec toutes nos expériences et anecdotes de vie. En déléguant ce rôle à la mémoire externe, on se prive d'une richesse de pensée : on bride l'espace de pensée que nos souvenirs auraient dû nourrir.
Depuis longtemps, je n'aime ni les photos, ni les journaux intimes, et j'en viens à me demander si ce n'est pas là la raison profonde : une intuition inconsciente qui me pousserait à éviter de déléguer ma mémoire.
Aujourd'hui, j'utilise beaucoup mon agenda avec des rappels et des tâches à faire, et c'est en écrivant ce texte que je me rends compte que cela me cause peut-être du tort. Je préfère désormais oublier certaines fois, mais exercer ma mémoire le reste du temps : finie la dépendance à l’agenda.
J'avais aussi pris l'habitude d'utiliser Anki chaque matin pour me souvenir de quelques règles clés, de certains de mes principes. Mais chercher à me souvenir à tout prix de choses définissant qui je suis au jour le jour, c'est aussi risquer de me retrouver dans mon propre lit de Procuste, de ne plus m'autoriser à changer : de devenir un golem qui restera sur ses positions tant il les a ancrées en lui par la répétition jour après jour.
Mais si, quand on le presse, il se change en pierre, comment user du raisonnement avec lui ? Epictète
Alors oui, utiliser Anki pour m'ancrer des principes en tête partait d'une bonne intention : pouvoir, en tout temps, peu importe mes émotions, me souvenir de certains grands principes. Mais même si le but était louable, j'y vois maintenant un risque énorme : celui de considérer que ce que je pense aujourd'hui est la vérité absolue, et de contraindre mon moi futur, par un lavage de cerveau, à s'aligner sur mon moi actuel.
Mais je sais que qui je suis et comment je pense aujourd'hui est amené à évoluer : en regardant qui j'étais, je me rends compte que beaucoup de choses que je prenais pour acquises ne sont plus en accord avec ce que je suis devenu. Peu importe le sens, "bon" ou "mauvais" : ce qui importe, c'est de laisser mon esprit se faire porter au gré du vent plutôt que de le contraindre à une prison rigide. Même si cette prison me semble aujourd'hui la meilleure des situations, rien ne dit qu'elle le restera jusqu'à la fin de mes jours.
Les anciens ne craignaient pas ces variations et se laissaient porter ainsi au vent […] avec une élégance surprenante. Montaigne
Se contraindre à rester le même, c'est se priver d'évolution, se condamner à ne plus grandir. C'est ne pas faire confiance à notre nous du futur pour prendre de bonnes décisions, c'est le considérer comme un enfant à qui il faut imposer des règles pour qu'il ne fasse pas n'importe quoi. Quelle absurdité…
]]>Le pouvoir vient avec la responsabilité. Avoir du pouvoir et le conserver suppose de porter des responsabilités que ceux qu'on domine ne devraient pas avoir à assumer.
Un chef d’entreprise est responsable de son entreprise : si celle-ci fait faillite, c’est lui qui en assumera les conséquences. Ses employés perdront peut-être leur travail, mais contrairement à lui, ils n'auront ni dette à rembourser ni perte financière liée à l'entreprise.
Et c'est pareil dans tous les domaines. Le roi est responsable du royaume : son fonctionnement, le contentement de ses sujets, sa pérennité. Le président répond de son pays : il décide, mais doit aussi écouter les citoyens et agir pour eux.
Si le pouvoir apporte tant de soucis, on pourrait se demander à quoi bon être puissant, si le seul effet est d'accumuler des responsabilités.
Alors bien sûr, la puissance vient souvent avec la richesse et le statut : le dominant assume les conséquences matérielles mais récupère aussi l’essentiel des bénéfices. L'employé est payé pareil, que l'entreprise gagne ou perde. Le patron, non : sa richesse suit les résultats.
L’employé prend le risque de perdre son travail si l’entreprise fait faillite tout en ne gagnant rien de plus si l’entreprise décolle. Bien sûr, des primes peuvent être données, mais elles font pâle figure face à l'argent qu'une entreprise peut espérer brasser.
L'employé peut perdre beaucoup mais il ne peut pas gagner le jackpot. Ce déséquilibre entre risque et gain se retrouve dans tous les domaines de la vie. À la guerre, le citoyen peut périr et tout perdre, mais il ne gagnera pas grand-chose en cas de victoire : si son État l'emporte, sa vie ne changera probablement pas d'un iota.
Mais si ce n’était que ça… Que le dominé consente à ce risque peu probable, pour ne pas avoir à se soucier du reste, pourrait sembler une stratégie de vie cohérente.
Les responsabilités des dominants sont surtout matérielles : ils répondent de ce qui peut arriver de concret. Le dominant se doit de contenter la moyenne, mais il n'a pas à s'occuper des particularités de chaque individu.
Ce dont le dominant est dispensé est justement ce qu'il y a de plus difficile : comprendre les désirs de quelqu'un. On peine déjà à cerner les siens, alors comment espérer cerner ceux des autres ? Le dominé avance à tâtons dans cette tâche, en espérant ne pas commettre d'erreur qui déclencherait la colère du dominant.
Le dominant porte les responsabilités du dominé, mais il a aussi le pouvoir de lui pourrir la vie : licenciement, tâches ingrates, parfois violence physique.
Dans les couples “traditionnels”, le mari était responsable de subvenir aux besoins physiques de sa femme et de ses enfants. Il occupait le rôle du dominant, et sa femme dépendait de lui pour sa survie. Dans cette position de dominée, elle devait redoubler d'efforts pour le satisfaire : sa vie, et celle de sa famille, en dépendaient.
Son rôle pouvait sembler simple, puisqu'elle n'avait pas à se soucier de survivre. Il était en réalité bien plus ardu : comprendre les sentiments complexes de son mari, pour s'assurer qu'il ne la quitte pas, qu'il ne la batte pas, elle qui dépendait entièrement de lui. Le pouvoir de domination du mari s'accompagnait de quelques responsabilités, mais laissait sa femme et ses enfants à sa merci.
Dans une moindre mesure, l’employé doit comprendre son employeur et satisfaire ses désirs pour ne pas se faire virer. Le sujet doit comprendre son roi pour ne pas finir emprisonné, et cette logique se répète, sous une forme ou une autre, dans chaque rapport de pouvoir.
Le dominant assume le matériel, tandis que le dominé porte la charge psychologique, et c'est, selon moi, la tâche la plus ardue des deux.
L'être humain est un animal singulier : ses besoins matériels sont aujourd'hui faciles à comprendre et à combler, tandis que ses besoins psychologiques restent, eux, mouvants et difficiles à cerner.
Le pouvoir n'est pas une simple situation plaisante procurant statut et richesse : c'est surtout une dispense de comprendre l'autre. Comprendre son supérieur, en tout temps, coûte bien plus que les responsabilités dont le dominant se targue pour justifier sa position.
Chercher à comprendre l'autre peut être un choix. Mais c’est quand ça devient une contrainte sous la domination d'autrui que l’on peut parler d'abus de pouvoir.
]]>La coopération est l'essence de l'être humain : nous coopérons en permanence, souvent sans nous en rendre compte. Tout ce que l'on a aujourd'hui découle de la coopération et des échanges.
C'est parfois dur de le constater tant les autres peuvent nous sembler égoïstes. Et pourtant, aucune société, aucune culture, n'échappe à cette règle : tout y circule par la coopération, qu'il s'agisse de biens ou de savoir.
L'argent donne à chaque entraide une valeur précise : il fait passer un service rendu, qui appelait un retour incertain, à un service chiffré, monayable et directement comparable à un autre.
Mais aujourd'hui, l'argent semble s’éloigner de l'utilité réelle : des métiers comme banquier ou avocat d'affaires sont très rémunérés, tandis que d'autres, pourtant essentiels, comme infirmière ou enseignant, le sont à peine. L'argent nous semble alors n'avoir plus aucun rapport avec ce qu'il était à l'origine.
Le même déséquilibre se retrouve dans les aides sociales : elles sont l’équivalent moderne du fort en bonne santé qui apporte son aide au faible malade. Là, il n'est plus question d'un échange appelant un retour entre deux individus, mais d'une solidarité à l'échelle de l'espèce entière : rien ne dit que le fort deviendra faible ou que le faible a déjà été fort.
L’aide à autrui, qui nous vient spontanément, révèle à quel point notre espèce est portée vers l'empathie et la coopération. Les aides sociales, qui cherchent à imiter cela, souffrent d'un flou qui les dessert. Elles sont sources de mécontentement : on paye des impôts mais on ne sait pas où va notre argent, on ne voit pas qui l'on aide. Résultat : on ne sent pas que notre travail se transforme en une aide concrète pour l'autre. Notre empathie ne fonctionne pas sur des personnes fictives que l'on doit imaginer : elle s'exerce sur le réel, sur une personne tangible, que l'on peut aider. C'est aussi ce qui explique qu'une simple photo d'enfant, nommé et mort dans une guerre, nous marque souvent plus que le chiffre brut de milliers de victimes dans ce même conflit.
Ce détachement entre l'impôt et l'aide versée est peut-être nécessaire au système, mais il nourrit notre ressentiment envers l'impôt, jusqu'à nous rendre égoïstes. Cette empathie est au fondement de la suprématie de notre espèce : la mettre en péril, c'est prendre un risque majeur.
L'idée d'un village communautaire me plaît beaucoup : chaque aide n'y serait quantifiée qu'en mémoire, jamais en montant exact comme le fait l'argent. Celui qui aide beaucoup, et qui aime cela, n'attend rien d'équivalent en retour, si ce n’est la certitude tacite que d'autres viendront l'aider le jour où il en aura besoin. Pour moi, rien n'est plus beau qu'une communauté comme celle-ci où chacun jouerait le jeu.
Ce qui me rend le plus heureux, c'est d'aider ceux que j'aime : cuisiner pour eux, veiller sur leur confort, agir dans l'ombre pendant qu'ils dorment, sans jamais m'en vanter après. Que ce geste passe inaperçu m'attriste parfois, mais je sais qu'aucune autre activité ne m'apporterait davantage.
J'ai la chance de n'être plus asservi à ce faux bonheur que fabriquent les téléphones, la télévision ou les ordinateurs. Et c’est cette liberté qui, je pense, m’offre la clairvoyance de voir que ce qui me plait le plus parmi les occupations restantes est d’aider autrui, de faciliter la vie de l’autre et de faire plaisir. Si arrêter le téléphone me rend plus généreux, plus proche de ce que je voudrais que les autres soient pour moi, alors le peu qu'il m'offre, le fait de ne jamais m'ennuyer, fait pâle figure à côté.
Je rêve de revenir au fondement de ce qu'était l'humain : une petite tribu où l'argent et la notion d'équivalence n'avaient pas lieu d'être, ou restaient au moins informels, spontanés.
Et ce n'est pas construire une secte à l'écart de la société : il est tout à fait possible de conjuguer économie de marché et entraide directe. L'idée n'est pas de remplacer l'argent par des échanges fondés sur les besoins et les capacités de chacun, mais de les faire coexister. En mettant nos compétences en commun pour les travaux de chacun, on pourrait tous avoir une belle maison sans jamais sortir un centime : chacun profitant du travail des autres autant qu'il y contribue.
L'humain naît prématuré. L'explication la plus souvent avancée est la suivante : un compromis de l'évolution entre taille du cerveau, survie de la mère, et capacité à protéger l'enfant dans ses premières années.
Mais cela ne me convainc guère : si enfanter est si dangereux pour l'espèce, pourquoi la sélection naturelle n'aurait-elle pas favorisé les humaines capables de garder l'enfant plus longtemps in utero, tout en réduisant les risques de l'accouchement ?
Ma théorie personnelle, en lien avec l'idée que l'essence de l'humain est la coopération, est que l'on prend le problème à l'envers. On suppose généralement que l'entraide est née par nécessité, mais que c'est l'intelligence qui explique notre suprématie en tant qu'espèce. Je pense que c’est l’inverse.
Bien sûr, j'admets que l'intelligence a son rôle. Mais pour moi, cette obligation à la coopération, née d'un compromis entre développement du cerveau et survie de la mère, a fait de l'espèce humaine ce qu'elle est. Cette explication me semble cohérente sur le plan évolutif : certaines femmes ont peut-être pu enfanter des bébés moins précoces, donc moins dépendre de la coopération, mais face à celles qui devaient coopérer, elles ont fini par perdre. De la contrainte émerge la coopération et de la coopération émerge la domination.
Ce n'est pas l'espèce au cerveau le plus volumineux qui a survécu, mais Homo sapiens, celle qui a su le mieux coopérer. Une intelligence suffisante pour coopérer mais surtout la nécessité de le faire.
L'éducation des enfants, très exigeante pour un couple seul, plus encore pour une mère seule, a déclenché la coopération qui a permis à Homo sapiens de s'élever et d'inventer de grandes choses. Une fois la coopération acquise et intégrée, Homo sapiens est capable de tout, même d'aller sur la Lune.
L'Homo sapiens d'aujourd'hui n'est pas simplement le fruit de la coopération imposée par la naissance de bébés prématurés : cette coopération est l'essence même de ce qu'il est devenu.
La coopération n'est pas un produit dérivé de la création d'êtres assez intelligents pour dominer : elle est ce qui permet cette domination de l'humain sur le règne animal.
]]>Le smartphone nous coûte tellement sans rien nous apporter de réel.
Peu de choses me rendent aussi triste que d'être entouré, en cercle comme devant un feu, où chacun pourrait se parler, se regarder, se sourire, et de voir, à la place, tout le monde sur son téléphone, dans un monde virtuel qui semble préférable à la simple compagnie des autres.
Quand je vis ces situations-là, en général avec mes amis mais parfois même en famille, je mets un point d'honneur à ne pas toucher mon téléphone. Je le laisse enfermé dans ma chambre, pour être sûr de ne pas être tenté.
En faisant cela, je laisse une porte ouverte. Car si tout le monde reste sur son téléphone, celui qui voudrait s'ouvrir aux autres se retrouverait seul à le faire.
Cette solitude, je la vis bien évidemment : je la subis pour être prêt à accueillir à bras ouverts quiconque voudrait sortir de cette torpeur numérique. Mais j'ai apprivoisé cette solitude : aujourd'hui, m'ennuyer dans cette attente me satisfait infiniment plus que n’importe quelle distraction. Certes, je préférerais discuter avec mes amis plutôt que d’attendre, dans l’ennui, que l’un d’eux quitte des yeux son écran et daigne m’adresser la parole. Mais j’ai l’espoir qu’à force de leur montrer l’exemple, je puisse construire une vraie amitié où regarder son téléphone pour fuir le réel ne viendrait même pas à l’esprit.
Le problème, c'est qu'ils n'ont pas l'air de considérer ça comme un problème, qu'ils ne remettent même pas en question ce comportement. Et cela me touche profondément.
J'ai l'impression de ne pas suffire. Je le prends un peu comme un manque de considération : même dans un lieu idyllique, où le chant des oiseaux vaudrait selon moi bien mieux que n'importe quelle distraction, leurs téléphones restent indispensables pour ne pas s'ennuyer en ma compagnie.
J'idéalise sans doute, mais je rêve d'observer, ne serait-ce qu'une semaine, des amis en vacances il y a 100 ans.
On me dira que la lecture occupait le rôle qu'ont les smartphones aujourd'hui, mais je refuse d'y croire une seule seconde : le pouvoir distrayant d'un livre n'a pas un dixième du potentiel d'un réseau social, et moins l'alternative est distrayante, plus la conversation s'impose. Alors, le vrai problème ne serait-il pas que, pour beaucoup, le smartphone est d’ores et déjà plus distrayant qu'une discussion en personne ? J’ose espérer que ce n’est pas le cas et que c’est simplement une méconnaissance du bonheur que peut apporter la discussion.
Mais ce que je vis lors de ces moments de fausse proximité présente quand même un avantage : cela me permet de me rendre compte à quel point ce comportement me répugne. Devenir comme eux, en utilisant mon téléphone alors que les opportunités de discuter sont légion, devient en quelque sorte ma hantise. Dans ces situations, mon smartphone me dégoûte et le toucher me brûle les doigts. Si, par mégarde, je me retrouve à le regarder en présence de mes amis, je m’en veux terriblement et j’ai le sentiment d’avoir failli à ma mission, à mon idéal : je rêve d'un monde où sortir son téléphone en présence d'autrui, proche ou inconnu, serait presque un geste de honte.
Les smartphones sont mauvais pour l’individu, pour la vie d’un groupe mais aussi pour l’humanité et les droits humains.
Derrière le geste d'aller sur son téléphone au moindre silence, il y a une peur : celle d'être gêné, de n'avoir rien à dire. Une peur qui, partagée par tout le groupe, anéantit la possibilité même d'une discussion.
Certes, le silence peut être gênant, mais c’est en cherchant à vaincre cette gêne qu’un sujet neuf et original peut émerger.
Les implications du smartphone dépassent de loin la tristesse que je ressens. Le problème n'est peut-être pas évident, mais cette manie de fuir l'ennui étouffe dans l'œuf les discussions non spontanées, celles qui découlent de l'ennui, qui émergent de ce fameux silence gênant.
Et les faire disparaître, c'est brider la réflexion : c'est ajouter des barreaux à la prison dans laquelle on vit déjà. Discuter et réfléchir sont très souvent liés : la réflexion amène la discussion en groupe, ou se suffit à elle-même quand on est seul. Mais le smartphone, du moins de la manière dont la majorité l'utilise aujourd'hui, ne laisse même plus la réflexion émerger : elle est coupée avant même d'avoir eu la possibilité d'exister.
Les réflexions sont fortement liées à la liberté : réfléchir, c’est se poser des questions sur notre vie. Sans cette réflexion, on se condamne à vivre selon les normes qu'on nous impose, sans même nous en rendre compte, faute de pouvoir seulement envisager une alternative.
Les smartphones ont pris le relais de la télévision dans l'asservissement des masses, en les distrayant pour éviter toute révolte. Ce bonheur de façade satisfera peut-être le plus grand nombre, mais il condamnera ceux qui veulent s'en extraire à regarder, impuissants, tant ils représentent une minorité.
La classe dirigeante a compris qu’une population heureuse, productive et jouissant de temps libre est un danger mortel. David Graeber
Comme souvent, changer le monde commence par se changer soi-même. Mais ici, la difficulté est double : renoncer à la distraction dans l'espoir d'une discussion, et, si l'on est le premier à le faire, accepter de s’ennuyer pendant une durée incertaine.
En vacances avec mes amis, j'agis toujours de la sorte, et rares sont les fois où l'un d'eux m’a sorti de cet ennui. Pourtant, ce sont mes amis, que je respecte et que je trouve intelligents : je ne sais pas ce qu'il leur manque pour ouvrir les yeux.
Est-ce moi qui suis dans l'erreur ? Je me pose parfois la question : mes amis semblent bien remarquer que j'agis dans ce but, et pourtant, rien ne change.
On le sait tous : si les réseaux sociaux et les jeux mobiles sont gratuits, c'est parce qu'ils se payent avec notre attention. Pour moi, s'occuper sans smartphone, que ce soit par la lecture, le travail ou les activités manuelles, c'est ça vivre. Tout ce qui touche au smartphone n'est que du temps volé.
]]>Rester calme sera toujours le meilleur choix.
Ne pas céder à l'énervement, c'est réussir à contrer un de nos comportements dont on sait qu'il n'apporte que du mauvais : rares sont ceux qui ne regrettent pas de s'être mis en colère. Les émotions négatives n'engendrent que d'autres émotions négatives : la colère provoque la colère ou la peine.
Les émotions sont contagieuses.
Et cette colère ne passe pas seulement par une engueulade ou des cris, elle transparaît aussi dans l'attitude. Un regard, une façon d'être, de parler, peuvent être presque aussi parlants que des mots criés.
Pour autant, la colère n'est pas à écarter systématiquement : ce qu'il faut, c'est éviter de s'emporter, éviter de "céder" à elle. Des gestes brusques, des paroles crues et fortes sont le signe d'une colère qui s'empare de nous, qu'on ne canalise pas.
À l'inverse, le regard ou le dédain sont, selon moi, bien plus puissants : pas un regard de méchanceté ou de représailles, mais plutôt un regard de jugement, de trahison, voire d'incompréhension. Il en dit long, sans appeler d'autres émotions négatives : il appelle plutôt une remise en question. Ce regard montre que la colère est là, mais qu'on la contient en nous. Il traduit le mécontentement, tout autant que l'effort de retenue.
Car oui, éviter de se mettre en colère est en général une bonne chose. Mais cette émotion a tout de même sa place en nous. Sans montrer que quelque chose ne nous convient pas, comment se faire respecter ou faire comprendre à quelqu'un, enfant ou adulte, que son comportement est inapproprié ?
À l'instar des émotions négatives, les émotions positives se propagent et se multiplient. Prendre ce qui nous contrarie avec calme, c'est appeler l'autre à faire de même : on le sait tous, on ne résout pas un conflit en s'engueulant, mais en parlant.
S'énerver contre un enfant, c'est lui apprendre à faire de même : on s'énerve pour qu'il cesse de s'énerver, avec un "Mais tu vas arrêter de gueuler à la fin !!!" l'effet est finalement à l'opposé de ce qu'on recherchait.
Dès lors qu'on en prend conscience, on se rend compte de la bêtise de notre énervement. Il est difficile de ne pas s'énerver : c'est une lutte contre nous-mêmes. Mais réaliser qu'un combat doit être mené pour canaliser cette colère est déjà un premier pas dans la bonne direction.
Crier sur quelqu'un, lorsqu'on sait que cela n'apporte rien, est un pur caprice. En criant sur un enfant qui crie, on ne vaut pas mieux que lui : pire, on lui est même inférieur, car lui a l'excuse de ne pas encore avoir appris l'intelligence émotionnelle, et n'a peut-être pas encore l'expérience nécessaire pour comprendre l'inutilité de sa crise.
Les enfants apprennent par mimétisme, et répondre à la colère par la colère est exactement l'inverse : ce n'est plus lui qui nous imite, mais nous qui l'imitons. On lui montre alors que son comportement est approprié. Pourquoi changerait-il, dans ce cas ?
Répondre à la colère par le calme, c'est présenter à l'enfant une alternative : ne pas s'énerver, c'est l'éduquer à ne pas s'énerver. L'enfant, contrairement à certaines croyances populaires, n’est pas un petit diable manipulateur, mais cherche simplement à apprendre par essai-erreur. Lui montrer son erreur passe par lui présenter une alternative, et certainement pas par se comporter comme lui.
Mais ce n'est pas que dans l'enfance et l'éducation que les explosions de colère nous coûtent.
Alors oui, c'est spontané, et cela peut sembler presque incontrôlable. Mais je suis convaincu que revenir, avec recul et un peu de regret, sur nos énervements passés peut nous pousser à changer et à moins céder à nos émotions à l'avenir.
Mon père est très sensible et je me rends compte que la moindre once d'énervement de ma part provoque une spirale sans fin, qui nous fait du mal à tous les deux.
Je m'énerve pour des bêtises, parfois avec une raison "légitime", et cela engendre inévitablement de la peine chez mon père, qui se répercute, par contagion, sur moi-même et mes proches.
Une simple explosion de colère, non réfléchie, peut détruire plusieurs jours de bonheur.
Il y a quelques semaines, j'avais presque pris la décision de ne plus partir en vacances en famille : je m'étais convaincu que contrôler ma colère pendant plusieurs jours d'affilée était tout bonnement impossible, et que cette spirale de peine était irrémédiable.
Aujourd'hui, je pense toujours que c'est d'une difficulté extrême, mais je sais que je peux y arriver : je ressasse en boucle mes erreurs passées, en espérant m'en souvenir la prochaine fois que je sens la colère monter. J'espère alors réussir à m'arrêter à temps, à indiquer par un regard expressif ce qui ne va pas, voire à expliquer calmement ce qui m'a contrarié, s'il y a effectivement une raison "légitime" à ma colère.
Maîtriser sa colère et ne pas lui céder est une compétence des plus utiles : la colère ne sera jamais la solution, elle ne fera souvent qu'empirer la situation initiale. Je dois me promettre de ne plus m'énerver, et m'y tenir. Je n'y arriverai pas du jour au lendemain mais je dois intégrer une chose : lorsque je me mets en colère, le problème vient de moi.
La colère devrait toujours provoquer la honte chez le colérique.
]]>Le terme pourri gâté se réfère souvent à l'enfant à qui les parents cèdent à tous les caprices : comblé de cadeaux, il se plaint dès qu'on lui refuse quelque chose.
Mais l'adulte moyen, aujourd'hui, n'est pas moins pourri gâté que l'enfant le plus gâté.
La seule différence est que l'enfant est gâté par ses parents, tandis que l'adulte l'est par la société. Chez l'enfant, le phénomène se remarque : tous ne le sont pas, et c'est le caractère des parents qui en décide. Chez l'adulte, il passe inaperçu, car il est devenu la norme. La plupart ont la possibilité de se comporter ainsi, et s'y opposer semble aller à l'encontre de notre nature, si bien que peu envisagent seulement de vivre autrement.
C'est cette période de canicule qui m'a fait réaliser cela : on se plaint de la chaleur, on achète ventilateurs, climatiseurs, ou tout autre moyen de se rafraîchir. Le moindre inconfort suffit à déclencher le caprice : quelques degrés de plus que la normale, et l'on se comporte comme l'enfant pourri gâté qui fait une crise pour obtenir ce qu'il veut.
Et la société actuelle nous le permet : hormis le manque d'argent, rien ni personne ne vient nous tempérer dans nos caprices, comme de bons parents le feraient avec leur enfant.
Mais ce que j'ai constaté en me baladant dans la rue pendant cette canicule, en observant les gens avec des ventilateurs sous le bras ou, pire, des ventilateurs portables, se remarque en fait dans la plupart de nos comportements, dès lors qu'on prend la peine de regarder attentivement.
Quand on souhaite organiser une fête d'anniversaire sans se fouler à préparer les décorations, les magasins de merdouille comme GIFI et HEMA sont là : on y achète des choses jetables pour satisfaire notre caprice, alors qu'elles polluent inutilement et n'ont rien d'indispensable à une belle fête.
On a envie d'un vêtement ? On l'achète directement sur Shein, sans même se demander s'il s'agit d'un réel besoin ou d'un caprice : c'est si facile et si peu cher qu'on ne se pose même pas la question.
Et c’est loin d’être fini.
Tant de personnes sont conscientes que l'avion est polluant, condamnent ceux qui le prennent, mais cèdent elles-mêmes à leur caprice : “Oui mais moi, contrairement aux autres, j'ai une raison légitime.” Mais chacun considère sa raison comme légitime…
La passion pour le voyage, pour la découverte, fait partie de ces raisons qui ne me convainquent guère. Découvrir, je comprends, mais pourquoi chercher à aller si loin alors que la France nous offre déjà une diversité presque infinie ? Ou bien ces voyages ne seraient-ils pas une compensation d'un manque ressenti dans notre vie quotidienne ? Une manière de fuir la réalité de notre vie et d'oublier un quotidien qui ne nous convient pas.
Quant à la France avec tous ses recoins, elle semblait infinie, hors de portée. Alors l’étranger, ce serait pour d’autres vies. Kevin de Humus (Gaspard Koening)
Une bonne partie des médicaments servent aussi le confort et n'ont pas de réelle utilité pour notre santé. Comme l'alcool, qui permet aux sans-abri d'oublier le froid en hiver, ou la climatisation, qui permet aux cadres de ne pas ressentir l'inconfort de la chaleur, ils répondent au même réflexe : les médicaments contre la douleur, ou ceux qui accélèrent la guérison de maladies bénignes, ne sont souvent qu'un confort de plus que l'on s'accorde par caprice.
Le moindre mal a sa solution, et si elle n'existe pas encore, on peut être certain que les laboratoires pharmaceutiques travaillent d'arrache-pied à son élaboration, prêts à s'enrichir sur notre attrait pour le confort.
Mais cette habitude d'être gâté est le carburant du capitalisme, qui repose en grande partie sur nos caprices et propose une solution à chaque léger inconfort de la vie.
Mais si ce n'était que ça… Pour que le capitalisme puisse fonctionner, la demande ne doit cesser de croître : l'inconfort n'est plus subi, il est fabriqué. Lorsque les caprices évidents comme la douleur, le froid ou la fatigue sont satisfaits, le marketing vient en créer de nouveaux : goût du luxe, envie de nouveauté, besoin de distractions.
Certains appelleraient ça le progrès, mais pour moi, on est loin de ça : assouvir les désirs, parfois factices, ou augmenter le confort, n'est pas synonyme de progrès. Et même si ça l'était, il est, selon moi, dangereux de se laisser happer par ces solutions miracles, de se laisser devenir pourri gâté.
L'humain et l'inconfort vont de pair : l'inconfort est un signal, pas un accident. S'il ne servait pas à la survie, il n'existerait tout simplement pas. Certains diront que ce sont des vestiges du passé, des héritages des soi-disant bêtes que nous étions autrefois. Des restes d'une condition humaine aujourd'hui révolue, qui n'auraient aujourd'hui plus lieu d'être.
Peut-être, mais comment en avoir la certitude ? Eh bien, c'est impossible : l'absence de preuve est loin d'être équivalente à la preuve de l'absence. D'autant plus que cette absence de preuve est de plus en plus remise en question par la science moderne : des études indiquent des bénéfices liés aux douches froides, au jeûne, ou encore à la privation de confort, qu'il soit physique ou matériel.
L'inconfort n'est pas agréable, mais il est en nous depuis des millions d’années : c'est une composante essentielle du règne animal, un prérequis à la survie qui nous pousse à agir pour l'éviter.
Mais agir, ce n'est pas se tourner vers la solution de facilité, même si c'est un raccourci tentant. Il s'agit plutôt d'écouter son corps et de s'atteler à résoudre le problème par des approches ancestrales, des approches ayant fait leurs preuves pendant des millénaires, sans gadgets modernes.
Le raccourci vers le confort existe aujourd'hui, mais il n'a pas fait ses preuves : un confort immédiat, sans effort, dont on ignore le coût réel. Endurer plutôt que céder à nos caprices est peut-être moins la meilleure façon de vivre que la plus cohérente avec ce que nous sommes depuis des millions d'années.
Céder au confort, c'est renier une preuve de survie et de viabilité datant de la naissance de la vie elle-même pour se tourner vers des alternatives ayant, au mieux, quelques centaines d'années d'existence.
]]>Un mariage civil est un contrat tandis qu’un mariage religieux est une promesse.
Divorcer d'un mariage civil n'est pas mauvais en soi : c'est un terme prévu par le contrat, accepté par les deux parties au moment de la signature.
Le divorce est souvent considéré comme une faute alors qu’il n’en est rien. Certes, les causes les plus fréquentes de divorce, comme l'adultère ou les violences physiques ou mentales, sont objectivement condamnables. Mais le divorce qui en découle n’est pas mauvais en soi : il se retrouve injustement associé à la faute l’ayant provoqué.
L'héritage religieux explique aussi pourquoi le divorce est perçu comme fondamentalement mauvais. Le mariage religieux n'a pas la même portée que le mariage civil : c'est une promesse faite à quelque chose qui nous dépasse et à qui l'on doit le respect.
Divorcer d'un mariage religieux est un péché, un acte impardonnable : c'est rompre une promesse que l'on s'était engagé, devant Dieu, à ne jamais rompre.
Le mariage religieux ne stipule pas, en page 12, alinéa 32, que le divorce est autorisé. L’éventualité du divorce n’est même pas considérée : c’est un acte d’hérésie qui implique de ne pas respecter une promesse faite à Dieu et donc de manquer de respect à Dieu lui-même.
Et beaucoup l’ont compris : même pour les non-croyants, le mariage civil est rarement suffisant et beaucoup organisent une cérémonie laïque.
Naïvement, quand j’ai entendu ce terme, j'y ai d'abord vu une simple imitation des fioritures qui entourent un mariage dans l'imaginaire collectif. Je pensais que, pour beaucoup, un mariage sans musique, sans l'image des mariés se disant oui et s'échangeant les alliances, ne serait plus vraiment un mariage. La cérémonie laïque n'aurait alors été qu'un décor emprunté à la religion, pour cocher les cases attendues d'un mariage.
Mais aujourd’hui, je ne la vois plus du tout comme une simple singerie du mariage religieux. Les codes du mariage, la cérémonie en grande pompe, ne doivent pas tout à la religion : ils persistent parce qu'ils marquent durablement les esprits. Cette mise en scène grave la promesse d'âme à âme chez les invités, mais surtout chez les mariés eux-mêmes. Si l'on dépense autant pour une fête somptueuse, c'est pour que ce moment reste gravé en nous, quels que soient les moments difficiles à venir dans la vie de couple.
Mais alors pourquoi se marier ? Simplement parce qu’on s’aime et qu’on veut des enfants ?
On entend parfois que le mariage était, avant l’invention de la contraception, une sorte de garantie pour la femme : une promesse du mari qu’en cas de grossesse, il ne disparaitra du jour au lendemain. Le sexe hors mariage était d'ailleurs considéré comme un péché grave, ce qui s'explique par cette même crainte : que la famille de la femme se retrouve à devoir l'aider à élever ses enfants, sans aucun soutien du père, ni financier ni émotionnel.
L’accès au sexe était alors conditionné par le mariage, par la promesse faite l’un à l’autre devant une foule de témoins et surtout devant Dieu. La dot et les cadeaux échangés lors du mariage constituaient un frein supplémentaire, matériel cette fois-ci, à la tentation du mari de partir.
Cette théorie tient sans doute une part de vérité, mais elle ne suffit pas, selon moi, à expliquer entièrement le mariage.
Si elle est vraie et exclusive, le mariage ne tiendrait plus qu'à la tradition, et serait donc voué à disparaître. Car inévitablement, une tradition devenue superflue finit par s'éteindre avec le temps : seul ce qui garde un intérêt réel survit longtemps.
Se marier, c'est avant tout se permettre et se promettre de grandir, pour la vie, en symbiose avec l'autre.
Quand on cherche à se développer, à grandir seul, on peut se retrouver coincé dans nos idées : on stagne et parfois même on dérive vers des idées extrêmes en suivant notre entêtement. Ce n'est pas un hasard si les pensées extrêmes sont souvent l'apanage des célibataires.
Avoir une personne dans sa vie, c'est ajouter des opportunités presque infinies de grandir, mais c'est aussi se laisser influencer par des idées qui ne viennent pas uniquement de nous. À deux, on ne double pas les personnes que l’on peut devenir, on les démultiplie jusqu’à en créer presque une infinité.
Mettons que l'on considère dix choses que l'on peut faire pour s'améliorer : notre partenaire pourra alors en proposer dix alternatives, et la combinaison de nos idées ouvre cent manières différentes de nous transformer.
Les choix, en réalité, ne se comptent pas en dizaines mais plutôt en milliers : avoir un second avis sur chacun d'eux, c'est presque s'offrir une infinité de possibilités de grandir, c'est devenir qui l'on souhaite parmi une multitude, c'est se permettre d'évoluer en sortant la tête du guidon.
Mais toutes mes histoires ne justifient en rien le mariage… ou bien peut-être que si.
Se marier, c'est jurer que l'on accordera de l'importance aux choix proposés par sa moitié, c'est choisir de se remettre en question plutôt que de fuir en quittant sa partenaire à la moindre divergence d'opinion ou difficulté.
Le mariage pousse à la recherche de compromis et empêche une fuite trop facile. Se marier, c'est choisir de grandir avec quelqu'un pour la vie, sans plus jamais s'autoriser à l'abandonner en chemin.
On parle d’âme sœur, alors même que les frères et sœurs ne s’entendent que rarement à merveille. Comme dans chaque relation, il y a des conflits : trouver son âme sœur, ce n’est pas trouver quelqu’un avec qui on ne sera jamais en conflit, toujours d’accord sur tout. Qui voudrait de ce genre de relation d’ailleurs ? Trouver son âme sœur, c’est trouver quelqu’un avec qui on sera prêt à faire beaucoup pour la relation, avec qui la séparation sera vraiment le dernier recours.
Le mariage transforme un couple en un foyer familial, comme la naissance d’un enfant peut aussi le faire. Une fois que l'on passe d'une relation à une famille, on se promet de ne pas abandonner facilement, de tout mettre en œuvre pour la faire perdurer. On pardonne beaucoup plus facilement à notre famille qu'à n'importe qui d'autre : la famille, c’est pour la vie, les conflits peuvent être fréquents mais la séparation complète reste l’exception.
Ne pas se marier, pour moi, c'est risquer de vivre une relation malsaine, où un accord tacite pousse chacun à taire ses désaccords plutôt qu'à chercher un compromis, de peur que la divergence ne mène à la rupture.
Le mariage pousse à s'investir bien plus qu'une relation qui bat de l'aile et qui ne repose sur aucune promesse : le contrat civil, voire mieux, la promesse d'âme à âme ne se brise qu'en dernier recours.
Se marier, c’est se forcer à rechercher comment grandir en symbiose. L’arbre isolé, planté à dix mètres de son voisin sur le trottoir, me fait beaucoup moins rêver qu’un arbre en pleine forêt, qui est mêlé et entouré d’autres végétaux. La forêt peut grandir de millions de façons possibles : chaque arbre cherche à survivre, prêt à se tordre et à composer avec ses voisins, tandis que l'arbre isolé pousse droit, tranquille, mais sans beauté.
]]>We cannot unsay something.
On parle trop, on parle pour rien, on a peur du silence. Et pourtant, parler présente un risque : on se dévoile, on s'immisce dans ce qui ne nous regarde pas, et tôt ou tard, on dit une bêtise.
En parlant, on dévoile souvent des informations sur nous. Mais même sans rien révéler de précis, la façon de parler, le choix des mots, le débit, les hésitations, en disent déjà long.
Pour moi, mesurer et réduire sa parole, c'est montrer que l'on a le contrôle de la situation. Ne dire que l'essentiel, c'est se passer des fioritures, et afficher une confiance en soi. Le silence est un signe de force ; la parole de trop, elle, révèle la faiblesse ou la peur.
Trop parler, c'est montrer que l'on ne maîtrise pas le sujet, qu'on cherche à noyer son manque de connaissance dans un brouhaha : on pense pouvoir compenser la qualité par la quantité.
Ceux qui ont la matière exile l’enfle de paroles. Montaigne
En noyant, dans une mer de mots, les informations dont on doute, on limite le risque d'être contredit.
À l'inverse, parler peu et de manière concise, c'est aussi laisser la place au silence : un silence qui laisse à l'autre le temps de réfléchir à ce qui a été dit, et éventuellement de nous contredire.
Pour beaucoup, un blanc dans une conversation est insupportable, un vide qu'il faut combler à tout prix. C'est, pour moi, un signe de manque de confiance : on imagine l'autre en train de trouver des failles dans notre propos, et c'est cette crainte qui pousse à noyer en permanence ce qui vient d'être dit.
Parle peu et ne t’ingère point dans de multiples affaires. Marc Aurèle
Parler nécessite un sujet, et tout sujet a besoin d'une matière première. Celui qui aime parler a besoin de s'alimenter, et c'est dans la conversation qu'il trouve cette matière. Mais cette conversation peut aussi l'amener à se retrouver mêlé à toutes sortes d'affaires.
Parler beaucoup, c'est risquer de s'éparpiller. Celui qui se consacre à une seule chose a souvent peu à en dire, tandis que celui qui parle beaucoup a besoin de sujets divers et se retrouve, par affabilité, mêlé à des affaires qui ne le concernent pas.
La propension à la parole favorise l’éparpillement et risque de freiner l’accomplissement.
Faire et se taire. Flaubert
Trop parler, c'est aussi risquer de trop dire. Et une fois prononcés, les mots restent ; on ne peut jamais vraiment les effacer. Le silence a beau signifier parfois autant qu'une parole, il n'en aura jamais les conséquences.
Le silence même sait se faire comprendre. Tasse
La phrase est explicite, le silence est implicite. Ce qui a été dit est clair ; ce qui a été signifié par le silence reste sujet à interprétation, ce n’est jamais une certitude pour l'auditeur.
Le silence ne peut pas détruire une relation en un instant, car il reste trop subjectif : même perçu sur le moment comme une critique ou une insulte, n'ayant jamais été dit clairement, ce sentiment finit par s'estomper.
Alors bien sûr, le silence peut également nuire à une relation, mais il le fera lentement : la parole est comme le feu, qui peut tout réduire en cendres en un instant, tandis que le silence agit comme l'eau, qui ronge la relation lentement.
De la même manière que l'écriture fige les mots sur le papier, la parole les fige dans l'esprit. Ce qui a été dit restera dans les esprits, et rien ne pourra l'en retirer.
Beaucoup parler, c'est s'habituer à le faire et donc risquer de laisser échapper des paroles destructrices sous le coup de l'émotion : des paroles qu'on voudra de tout cœur retirer mais qui, une fois dites, resteront figées dans le marbre.
Le plus pervers, c'est que ce sont souvent les paroles qu'on regrette le plus qui marquent le plus les mémoires : ce qui blesse, c'est ce qui reste.
On peut facilement dire, mais il est impossible de dédire, alors avant de dire, il faut s'assurer que l'on va dire ce que l'on veut dire.
Tourne sept fois la langue dans ta bouche avant de parler. Proverbe
La discussion n'est pas une course : réfléchir avant de parler est un signe de sagesse, pas de faiblesse.
Il vaudra toujours mieux rester silencieux, quitte à blesser temporairement, plutôt que de s'obliger à parler et risquer de blesser pour toujours. Ce que le silence a laissé entendre peut être rattrapé ou corrigé, mais ce que la parole a dit restera à jamais.
]]>Aux portes d'une ville, un vieux sage se tenait assis, comme il le faisait chaque jour, observant les voyageurs qui arrivaient.
Un premier homme s'approcha, le visage marqué par la fatigue du voyage.
- Dis-moi, vieil homme, comment sont les gens dans cette ville ?
Le sage leva les yeux vers lui.
- Avant de te répondre, dis-moi plutôt : comment étaient les gens de l'endroit d'où tu viens ?
L'homme soupira, amer.
- Ah, ne m'en parle pas. Des gens froids, toujours à se plaindre, incapables de s'entendre. Personne ne souriait, personne ne se parlait vraiment. J'ai fui cet endroit sans regret.
Le sage hocha lentement la tête.
- Je crains que tu ne trouves malheureusement la même chose ici.
L'homme baissa les épaules, comme s'il s'y attendait déjà, et poursuivit son chemin sans un mot de plus. Quelques instants plus tard, un second voyageur se présenta à son tour, n'ayant rien entendu de l'échange précédent.
- Sage, peux-tu me dire comment sont les gens de cette ville ?
Le vieil homme lui posa la même question :
- Dis-moi d'abord comment étaient les gens de là d'où tu viens.
Le visage du voyageur s'illumina.
- Des gens merveilleux. On s'entraidait sans compter, on partageait nos repas, chaque rencontre était un sourire. J'ai été heureux là-bas mais j'avais envie de découvrir autre chose, alors me voici.
Le sage sourit à son tour.
- Alors tu seras comblé. Les gens d'ici sont exactement comme ceux que tu viens de me décrire.
Bien souvent, la manière dont on se comporte avec les autres définit la façon dont ils se comportent avec nous : l’honnêteté appelle à l’honnêteté, le partage au partage et la méchanceté à la méchanceté.
Parler de façon ouverte et franche incite l’autre à parler de même, fait couler ses paroles comme font le vin et l’amour. Montaigne
Le comportement des autres à notre égard n'est bien souvent que le reflet du nôtre.
Le premier échange compte énormément : c'est lui qui déclenche ce jeu de miroir. Des relations pourtant très différentes les unes des autres se jouent parfois sur ce seul contact initial.
Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nés de causes frivoles. Montaigne
Se comporter spontanément en ami avec chacun suffit, bien souvent, à devenir ami avec beaucoup.
Comporte toi avec les autres comme tu voudrais qu’ils se comportent avec toi. Règle d’or
Beaucoup rêvent d’une société d’entraide, d’honnêteté et de fraternité, mais peu se rendent compte que créer cette société passe d’abord par soi : changer son comportement auprès des autres, c’est participer à changer le monde. On récolte chez les autres le reflet de ce qu'on leur donne.
Si des gens se comportent mal avec nous, on est poussé à faire de même avec eux. Mais c'est un cercle vicieux : un premier contact qui se passe mal peut condamner une relation à rester mauvaise et conflictuelle.
Bien souvent, c'est par prudence que l'on se montre méfiant, voire malhonnête au premier contact, par peur que l'autre le soit aussi. Par défaut, on se protège en ne dévoilant pas tout.
Mais ce qui se passe à l’échelle de l’individu se répercute sur la société toute entière. Dans une société, plus les relations existantes sont mauvaises, plus la crainte envers l’inconnu augmente et plus les nouvelles relations sont gangrenées par cette crainte et commencent, inévitablement, mal.
On l'aura compris : un mauvais départ compromet souvent une relation durablement, tant il est difficile de ne pas, à son tour, refléter l'autre.
Mais lorsque l'on se rend compte que l'autre n'est rien d'autre qu'un reflet de nous, on comprend que changer notre comportement envers lui, c'est changer le sien envers nous.
Les mauvaises relations ne restent souvent mauvaises que parce que personne n'ose faire le premier effort. Cela ne marche évidemment pas à chaque fois : parfois, on donne beaucoup à l'autre en espérant un retour équivalent, et rien ne se passe.
Si c'était systématique, on l'aurait sans doute déjà compris, et les relations seraient toujours bonnes : sachant qu'être bon envers l'autre le rend bon envers nous en retour, il deviendrait logique de faire l'effort.
Mais la douleur ressentie lorsqu'un tel effort reste vain est bien plus grande que si l'on s'était contenté de la relation telle qu'elle était avant : n'avoir aucun retour a des chances d'empirer la relation, plutôt que de simplement la laisser inchangée.
Pourtant, selon moi, le simple fait qu'une réconciliation puisse arriver, même rarement, justifie d'essayer. Trois actes me semblent nécessaires : changer notre vision de la relation, pousser l'autre à faire de même, et rester le moins sensible possible à l'absence de retour. C'est ainsi, selon moi, qu'on construit un monde dans lequel j'aimerais vivre. Encore faut-il de la réciprocité : savoir accueillir les efforts de l'autre est tout aussi important, voire plus, que d'en faire soi-même.
Changer la société commence par changer les relations en son sein : cesser de refléter aveuglément les comportements mauvais, et veiller à refléter les bons.
]]>Ce qui fait tenir un couple, ce ne sont pas les grands évènements, les cadeaux coûteux ou même le romantisme.
Toutes ces choses ont leur poids et comptent, bien sûr. Mais elles pèsent peu face à la vie de tous les jours. Un weekend de rêve tous les mois ou un diamant par trimestre ne compensent pas un quotidien mal vécu.
L'amour ne s'achète pas, il ne se loue pas non plus au mois : il s'entretient, et pas n'importe comment. Une énorme bûche tous les six mois peut faire tenir la flamme un moment. Mais c'est en la ravivant chaque jour qu'on la fait durer toujours, en surveillant son état, en agissant dès qu'elle faiblit, ou mieux, en agissant assez pour qu'elle ne faiblisse jamais. Si le feu est éteint depuis un mois, tout le bois du monde n'y changera rien.
L’écoute permet de juger de la qualité de la flamme et les actions quotidiennes de s’assurer qu’elle tient, voire même de la raviver.
Une attention constante, même gratuite, a bien plus d'effet que n'importe quel présent. Un gros cadeau fait plaisir un moment, rien de plus. L'argent ne rend pas notre moitié plus heureuse qu'il ne nous rend heureux nous-mêmes.
Ce que l’on recherche dans une relation de couple saine, ce n’est pas l’argent, mais plutôt l’attention, l’écoute, l’aide, la compréhension : ce cocktail merveilleux qui crée l’amour. Car, selon moi, l’amour entretenu uniquement par l’argent est voué à disparaître.
Reste à savoir ce que sont, concrètement, ces actions du quotidien qui, elles, font durer l'amour. Faudrait-il simplement remplacer un gros cadeau ponctuel par une petite attention chaque jour ?
C'est certainement plus efficace, mais il manque l’essentiel : penser à l'autre chaque jour ne prouve pas qu'on le comprend, ni qu'on tient vraiment à son bonheur.
Le véritable amour, loin d’être romantique, se joue dans la routine du couple : les tâches ménagères, les enfants, les courses, les rénovations. Ce sont ces choses-là qui fondent une relation épanouissante.
On dit souvent qu'en amour, un plus un fait plus que deux. C'est vrai quand la relation repose sur des bases stables. Mais sur une fondation fragile, c'est l'inverse : un plus un risque de faire moins que deux.
Cette fondation, c'est le quotidien, la routine. Chacun ses forces, chacun ses hantises, chacun sa tolérance. Un couple doit en parler, sinon l'amour sera peut-être là, mais la vie quotidienne finira par devenir insoutenable.
Ce n'est pas sexy, mais il faut en parler. Le moins maniaque doit s’adapter au plus maniaque. Mais c’est rarement une concession unilatérale : chacun est souvent maniaque à sa manière, sur des domaines différents.
Sortir la poubelle dès qu'elle gêne l'un des deux, faire le lit sans que l'autre ait à y revenir : ce sont ces détails-là qui, cumulés, font ou défont le quotidien.
“Mais moi je suis moins maniaque, je ne vais pas me forcer à ranger alors que le désordre ne me dérange pas." Ce n'est pas parce que l'un tolère et l'autre non que la tâche revient à ce dernier. C'est même l'inverse : sortir la poubelle sans attendre qu'on nous le demande, ou qu'elle nous dérange, est un signe de grande attention aux besoins de l'autre. Seulement, ce n'est pas si simple : quand on ne voit pas le problème, on ne pense pas à le résoudre.
Si le lit nous paraît suffisamment bien fait, la vaisselle suffisamment propre ou la poubelle pas encore remplie, on n'envisage même pas qu'il puisse y avoir un problème. Il faudrait pourtant pouvoir se mettre, en tout temps, à la place de l'autre.
Mais ce n'est pas envisageable : on ne peut pas être deux personnes à la fois, surtout quand cela suppose de penser à contre-courant de ses propres habitudes.
C'est là que la construction d'une routine prend tout son sens. Plutôt que de compter sur notre seule clairvoyance, il vaut mieux en discuter avec l'autre et mettre en place un système : une solution plus tenable, satisfaisant les deux parties, et mentalement moins contraignante.
Plus besoin alors de réfléchir si la poubelle a besoin d'être sortie : on la sort le même jour chaque semaine, peu importe son état, et la personne qui s'en occupe a été définie à l'avance. De la même manière, on fixe une façon de faire le lit, un degré de propreté pour la vaisselle, et ainsi de suite pour le reste.
Chacun n'a pas le même attrait pour les différentes tâches ménagères. En en discutant et en fixant des responsabilités, chacun finit par faire ce qui le dérange le moins ou, dans le pire des cas, ce qui dérange se retrouve au moins partagé équitablement.
En créant une routine ménagère, on s'enlève ce poids et on s'assure d'un accord sur les tolérances de chacun. Ce n'est pas, bien sûr, l'unique ingrédient pour maintenir une relation, mais c'est pour moi le fondement.
S'il y a des non-dits, des exaspérations cachées, tout le reste en pâtit. Discussions profondes et sincères, entraide, cadeaux : ces actions ont une valeur amoindrie dès lors que quelque chose gêne.
Se confier à l'autre, quand il nous exaspère parce qu'il a mal fait le lit ou oublié la poubelle, n'a pas la même portée que si la vie de couple convient aux deux parties.
Le fondement d'un couple, lorsqu'il y a vie commune, commence d'abord par une entente sur le quotidien. Vient ensuite toute la magie qui permet de faire de un plus un plus que deux, et de vraiment grandir ensemble.
La routine fournit des braises qui ne s'éteindront pas tant qu’on la respectera : la respecter, c'est aussi montrer que le bonheur de l'autre nous importe. Un couple qui se veut durable bénéficie grandement de règles précises, décidées à deux.
]]>Il est rare qu’on se respecte assez soi-même. Quintilien
Pour gagner en confiance en soi ou littéralement “se faire confiance”, il faut pouvoir croire en soi. La confiance s'acquiert par la fiabilité, que ce soit envers les autres ou envers nous-mêmes. Ainsi, avoir conscience de son propre manque de fiabilité rend la confiance en soi plus difficile à atteindre, et ce, à juste titre.
La confiance, en soi ou en l'autre, se construit. Pour qu'on nous fasse confiance, il faut avoir montré qu'on est fiable, même dans des situations compliquées. C'est pareil pour la confiance en soi : elle repose sur les promesses qu'on s'est faites à soi-même, et sur notre capacité à les tenir.
Qu'est-ce que cela signifie en pratique ? Se fixer des objectifs et les tenir, bien sûr, mais surtout accorder une grande valeur à sa parole. Des objectifs trop faciles, qui ne demandent aucun effort réel, ne suffiront pas à construire de la confiance en soi.
Mais attention, il faut éviter les paroles en l'air ou les promesses lancées sur un coup de tête. Les objectifs difficiles doivent être réfléchis : si vous vous dites "Je vais faire ça", alors faites-le. Le plus grand destructeur de confiance en soi, c'est de se promettre une chose et de ne pas la réaliser, que ce soit par manque d'envie ou par difficulté.
Un objectif doit être compliqué, sans quoi il n'apporte que peu de confiance. Mais il doit surtout être en adéquation avec nous-mêmes : si je me promets quelque chose, je dois être conscient des sacrifices et des difficultés que cela implique, et être certain que c'est un objectif que je souhaite vraiment, sur le long terme.
Pour se faire confiance, pas besoin de collectionner les défis compliqués. Peu suffisent : l'essentiel est de tenir ses engagements.
Même si la promesse est réfléchie, il arrive que notre vision change et que l'objectif ne nous intéresse plus. Il vaut mieux éviter à tout prix de se retrouver dans cette situation. Mais si cela arrive, l'abandon de la promesse doit reposer sur un motif cohérent avec nos valeurs, et non sur la paresse. L'idéal reste de ne jamais trahir ses promesses, mais si on le fait, il faut être sûr que ce n'est pas par simple renoncement face à la difficulté.
Selon moi, pour construire la confiance à partir de rien, se lancer un défi sportif est l'une des méthodes les plus adaptées. Je prends le sport comme exemple, mais l'essentiel est de trouver un objectif où les facteurs extérieurs ont le minimum d'impact : lire tous les jours, apprendre une langue, méditer, être en meilleure santé. Une fois cette confiance acquise, on peut se tourner vers des objectifs plus soumis à la chance.
Valider un objectif fait gagner en confiance, en abandonner un en fait perdre. Le rapport n'est pas linéaire : un seul abandon peut parfois suffire à tout réduire à néant.
Les promesses de réussite sociale sont les plus délicates. Se promettre de devenir riche ou d'être connu est dangereux, car la chance y joue une part importante. La probabilité d'échec et de perte de confiance est grande, même en donnant le meilleur de soi-même. Échouer dans ce genre de promesse peut alors nourrir un sentiment d'échec, jusqu'à remettre en cause toute la confiance en soi.
Ces objectifs, plus délicats, peuvent devenir des promesses dès lors qu’on a construit une confiance suffisante en nos capacités. L'échec dû au destin peut alors être accueilli les bras ouverts, comme une leçon sur le fonctionnement réel du monde plutôt que comme une atteinte à la confiance en soi.
]]>Seul se tient pour surmonté, qui sait l’avoir été ni par ruse ni de sort. Montaigne
Dans un débat, on écoute rarement ce que l'autre cherche à nous dire. Le débat vire trop souvent au combat : gagner compte plus qu'apprendre. Alors, au lieu d'écouter les arguments de l'adversaire, on ne cherche que leurs défauts.
On pourrait croire qu'il faut bien comprendre l'argumentaire adverse pour en trouver les failles. Mais souvent, il suffit de repérer un point discutable pour prétendre invalider tout le discours : un mensonge ou un défaut, même mineur, suffit à faire vaciller l'édifice entier.
Toutes les idées ont des failles : sans travers, ce n'est plus une idée mais une vérité. L'habitué du débat est passé maître pour les trouver chez les autres, mais reste aveugle aux siennes. Convaincu d'avoir raison et que les autres ont tort, il finit prisonnier de ses propres idées.
Le convaincu, le dogmatique, ne cherche dans un débat que les défauts du discours opposé au sien, sans jamais faire avancer sa pensée ni remettre en question certaines de ses idées. C'est flagrant, en particulier dans les débats politiques, où changer d'avis n'est simplement pas une option.
Dans un débat politique, accepter un argument opposé à sa thèse n'est même pas envisageable. Ce qui devrait être vu comme une sagesse est au contraire perçu, par le politicien comme par le peuple, comme un aveu de faiblesse. Car si le politicien change d'avis, c'est qu'il n'était pas certain de ce qu'il avançait. Et s'il se trompait là, il pourrait bien se tromper ailleurs.
Un politicien ne change pas d'avis. Il ne se laisse pas convaincre. Les débats politiques sont stériles, sans intérêt : un combat, jamais une discussion.
Pourtant, ce qui permet de réellement faire avancer la pensée, de trouver ce qui résonne avec le plus de monde, c'est bien la discussion : une discussion où chacun écoute l'autre, intègre et comprend sa pensée, avant de songer à sa réponse.
Dans un débat, ce n'est clairement pas ce qui se passe. Mais même sans enjeu, dans une simple discussion, on n'écoute pas vraiment.
Plutôt que d'écouter réellement, on met notre interlocuteur, notre adversaire, en bruit de fond, en récupérant uniquement les quelques mots qui nous permettent de rebondir le mieux possible. C'est inconscient, et c'est peut-être une manière de rendre la conversation plus fluide : attendre la fin de ce que dit l'autre, c'est créer de longues pauses gênantes. Aussi, on croit souvent avoir compris l'idée avant même que l'interlocuteur n'ait fini de s'exprimer, et on juge alors inutile d'écouter la suite. Notre réponse est souvent déjà prête à la seconde où l'autre termine sa phrase.
Plus une idée est ancrée en nous depuis longtemps, plus il est difficile de la remettre en question. On évite alors d'écouter vraiment les idées opposées, pour ne pas se laisser convaincre : on préfère fuir la vérité plutôt que d'accepter de s'être trompé.
Si on a vécu selon certaines idées, s'être battu pour elles et devoir finalement les invalider revient à admettre qu'on a perdu son temps. Plus on a navigué longtemps dans la mauvaise direction, plus on répugne à l'idée de changer de cap. On préfère ne pas arriver à bon port plutôt que de reconnaître son erreur.
Lorsqu'on a choisi de prendre l'ascenseur plutôt que de monter à pied, plus on l'attend, plus on est réticent à changer d'avis : “Je n'ai quand même pas attendu tout ce temps pour rien.” Même si celui-ci s'avère être en panne et que quelqu'un nous prévient, on a du mal à accepter l'information si cela fait trop longtemps qu'on attend : plutôt que de reconnaître une erreur, on préfère rester dans l'illusion qu'on est sur le bon chemin.
S'exercer à bien écouter son interlocuteur avant de songer à sa réponse, s'empêcher de formuler des mots dans sa tête tant que l'autre n'a pas fini : voilà la meilleure manière de tirer profit d'une conversation.
Mais c'est souvent par crainte qu'on se prépare à l'avance : soit parce qu'on n'a pas les capacités linguistiques pour construire sa pensée tout en parlant, soit parce qu'on craint qu'un léger temps de pause soit interprété comme un doute, un signe qu'on ne sait plus quoi dire.
Améliorer sa capacité d'improvisation, savoir dire clairement ce que l'on pense sans avoir à le préparer longuement, pourrait permettre de vaincre cette peur. Chaque conversation en serait plus enrichissante : on pourrait écouter pleinement ce que l'autre a à dire, bien comprendre ses arguments, enrichir sa pensée et sa réponse. Plutôt que de recracher une réponse incomplète, fondée sur quelques bribes captées l'esprit occupé à préparer ce qu'on allait dire.
Prendre le temps de répondre n'est pas un signe de faiblesse, mais bien de sagesse. Si votre interlocuteur met du temps à formuler sa réponse, ce n'est pas qu'il doute, c'est qu'il vous respecte. Il a réellement écouté ce que vous avez dit, sans jamais diriger sa pensée vers sa future réponse.
]]>De plus en plus, les avis divergent sur bon nombre de sujets, et on ne sait plus qui croire ou qui écouter. Comment alors choisir à qui accorder sa confiance ?
Faire confiance, pour moi, ce n'est pas croire qu'une personne dit la vérité, mais qu'elle dit sa vérité. Le fondement de la confiance en l’autre, c'est de croire que ses paroles ne sont pas en l'air, qu'elle ne choisit pas la facilité, mais qu'elle exprime vraiment ce qu'elle pense.
Beaucoup se trahissent par peur du préjudice : ils se rangent du côté de la majorité dans leurs déclarations, même s'ils ne sont pas en accord avec elle.
C'est là qu'un paradoxe émerge : la pensée acceptée s'auto-alimente par un effet boule de neige. Elle a certes des chances d'être proche de la vérité, par la force du nombre, mais c'est aussi l'avis qui n'engage à rien quand on prend position.
Une déclaration qui se range du côté de ce qui est admis n'implique aucune prise de risque et n'a donc aucune réelle valeur. Cette absence de prise de risque pousse alors de nombreuses personnes à rejoindre cette pensée et à s'en déclarer solidaires : ils n'ont rien à perdre, tout à gagner.
Par cet effet, ce qui est considéré vrai aujourd'hui aura de moins en moins de chances d'être remis en question, et les partisans de l'idée se feront de plus en plus nombreux, jusqu'à ce qu'elle devienne l'évidence, le bon sens.
Cela n'invalide en rien les idées communes, mais sème le doute sur l'accord entre les idées d'un individu et ses déclarations : par peur de la polémique ou par désir de notoriété, certains préfèrent trahir leurs pensées et se cacher derrière la pensée majoritaire, peu importe l’écart avec la leur.
Tant que ce doute persiste, impossible de faire confiance à ceux qui se rangent ainsi du côté de la majorité : comment le pourrait-on, sans certitude que ce qu'ils expriment rejoint ce qu'ils pensent ?
À l'inverse, une déclaration opposée au discours ambiant inspire la confiance. En mettant sa peau en jeu, en s'opposant à la majorité, l'individu montre qu'il est convaincu de ses idées : ce qu'il pense n'est bien sûr pas forcément vrai, mais il y croit assez fort pour risquer beaucoup en défendant sa thèse. Et cet individu devient, de fait, quelqu'un en qui l'on peut croire : quelqu'un qui pense ce qu'il dit.
Seul ce qu’on est prêt à risquer pour une chose peut révéler à quel point on croit vraiment à cette chose. Nassim Taleb
Mais au-delà de la confiance, comment trouver la vérité ? Ce n'est pas chose aisée. D'un côté, la majorité incite à faire confiance par la force du nombre. Mais cette force peut elle-même n'être qu'une illusion, née d'un effet boule de neige plutôt que d'un examen réel des idées.
Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nées de causes frivoles. Montaigne
De l'autre, on a l'opposant ayant une confiance aveugle en ses dires, prêt à risquer beaucoup mais qui se fourvoie peut-être : la confiance en soi n'a jamais garanti la vérité.
Par ailleurs, le penseur opposé au dogme ne met pas forcément sa peau en jeu. De nos jours, avec les réseaux sociaux, défendre une idée originale, contraire à la croyance commune, peut être une entreprise florissante. Pas besoin de convaincre la majorité : un petit nombre d'abonnés suffit à s'enrichir.
Le penseur polémique n'est alors plus si digne de confiance, car on peut se demander s'il ne force pas le trait pour se faire une place dans un monde de plus en plus polarisé. S'enrichir en profitant de la polarisation de la société n'est pas un vrai risque, même si cela implique de se déclarer contre la croyance commune.
Distinguer la majorité, le convaincu et l'entrepreneur polarisé n'est pas chose aisée. S'intéresser aux avis contraires, tant qu'ils ne relèvent pas d'un business, est signe d'une réelle intelligence : c'est ainsi qu'on fait avancer la pensée humaine et qu'on déracine les croyances sans fondement, entretenues par la seule force du nombre.
Pour rebondir un peu sur la confiance, une bonne manière d'évaluer la compétence d'un individu est de juger à quel point il se détache du paraître pour construire sa réputation. À réputation égale, un chirurgien avec de gros doigts et l'apparence d'un boucher est nécessairement plus compétent qu'un chirurgien aux doigts fins, aux petites lunettes et à la coupe de cheveux soignée.
Le premier a acquis sa réputation uniquement par compétence, quand le second la doit en partie à son paraître. Ainsi, à réputation égale, ce qui paraît farfelu ou inadapté vaut mieux que ce qui respecte les codes établis.
Il en va de même pour la publicité : à prix égal, ce qui repose sur le marketing a de bonnes chances d'être de moindre qualité qu'un équivalent porté uniquement par le bouche-à-oreille.
Ce qui fait l’objet d’un marketing poussé est necéssairement moins bien. Nassim Taleb
Le principe est le même : à réputation égale, le paraître réduit la part de réelle compétence ; à prix équivalent, le marketing réduit celle de la qualité.
Et cela s'applique aussi à la confiance : à discours égal, l'alignement avec le dogme entame la part de confiance réelle qu'on peut accorder à un individu.
Cet équilibre semble être une règle universelle, applicable à bien d'autres sphères : les parts du gâteau sont limitées, ce qui prend de la place d'un côté en enlève de l'autre.
]]>Le langage structure nos pensées. Un vocabulaire riche et une grande maîtrise de la langue nous aident à penser efficacement. Les mots et les tournures de phrase nous permettent d'exprimer ce que l'on ressent et de transcrire ce qu'on a en tête de manière intelligible. Plus notre vocabulaire est riche, plus nous pouvons exprimer nos idées avec précision.
Mais je me demande si la langue n'a pas un autre impact sur nous, au-delà de la simple expression : les mots que l'on apprend influencent-ils notre pensée, ou notre pensée existe-t-elle indépendamment, et le langage ne fait que lui donner une forme ?
Fondamentalement, cela revient presque au même : ce qu'on ne peut pas dire, on ne peut pas le transmettre, et ce qui n'est pas transmis, que ce soit dans un esprit ou dans une société, finit par disparaître.
C'est un peu les deux à la fois. D'un côté, le mot ne peut naître que d'un besoin, et découle donc de la pensée d'un individu à un moment précis. De l'autre, une fois intégré au langage, il façonne en retour la pensée de tous.
Les différences de créativité, de compétences et bien d'autres choses entre les peuples découlent peut-être bien plus du hasard que d'une prédisposition quelconque. Un individu influent a un jour créé un mot, et ce mot a bouleversé, par effet boule de neige, la façon de penser de tout un peuple.
Un mot qui incite à la quête de liberté ne suffit pas, seul, à transformer la pensée d'un peuple, mais il l'influence assez pour augmenter les probabilités que d'autres mots du même registre voient le jour. Un vocabulaire entier peut alors émerger autour de cette idée, et orienter la pensée collective par les mots qu'il met à disposition.
Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nés de causes frivoles. Montaigne
À mesure que le temps passe, l'écart entre les langues et ce qu'elles nous incitent à penser se creuse. Si la France a produit tant de grands penseurs, ce n'est peut-être pas affaire de prédisposition, mais de langue : le français s'est façonné, au fil du temps, autour de la philosophie. Et cette propension s'entretient : les philosophes enrichissent la langue, qui devient à son tour plus apte à la réflexion.
Un mot en particulier m'amuse et retient mon attention : flâner. Il n'a pas vraiment d'équivalent en anglais et constitue, selon moi, le terreau d'une pensée riche. Se balader sans but, en laissant l'esprit vagabonder à son aise, semble être l'une des meilleures façons de laisser venir les idées naturellement.
De nombreux grands penseurs comme Montaigne, Nietzsche, ou encore Einstein plébiscitaient l'acte de marcher pour penser et réfléchir. Comme si flâner, loin d'être une perte de temps, était au contraire une condition de la pensée.
Mes pensées s’endorment si je les laisse assises. Mon esprit n’est pas agile si mes jambes ne l’agitent. Montaigne
Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelques choses. Nietzsche
Selon moi, l'existence du mot flâner joue un rôle bien réel : elle pousserait les francophones à flâner plus que d'autres, et cette habitude les rendrait plus enclins à devenir des penseurs.
Si la langue a un tel impact sur les productions d'un peuple, la langue anglaise ne serait-elle pas alors taillée pour la science ? La suprématie du monde anglophone sur les publications scientifiques semble en tout cas aller dans ce sens.
Certes la langue a un impact sur la réflexion, mais cet impact reste minime comparé à celui de ne pas réfléchir dans sa langue natale. Être forcé à réfléchir dans une autre langue, c'est aller contre son esprit. Cela limite le nombre de mots que l'on peut utiliser, car on en connaît toujours bien plus dans sa langue natale que dans n'importe quelle langue apprise.
Or, aujourd'hui, la science se fait en anglais : c'est la langue des publications et des séminaires. Il n'est d'ailleurs pas rare de voir des laboratoires, même hors des pays anglophones, où l'on ne parle qu'anglais.
Bien sûr, rien ne force le scientifique à réfléchir en anglais, et il ne le fait d'ailleurs probablement pas. Mais le travail de traduction interne, lors de la lecture ou de l'écriture de publications, vient inévitablement freiner sa pensée. Il en devient, en moyenne, moins performant qu'un chercheur ayant l'anglais comme langue natale.
Alors oui, avoir une langue commune pour la science est sans doute bénéfique pour la progression du savoir humain. Mais se forcer à parler anglais, au sein de laboratoires où les chercheurs ont la même langue native, est à mon sens contre-productif, et limite inévitablement les idées qu'il est possible de développer.
Chaque langue a ses particularités et ses forces : converger vers une langue mondiale, c'est risquer de limiter notre pensée et ce qu'il nous est possible d'exprimer. Une langue commune pour échanger est une grande force. Mais renoncer à sa langue natale, en prétextant que seul l'anglais est aujourd'hui utile, est un premier pas vers une pensée plus uniforme, et donc vers un développement du savoir freiné.
Parler couramment une langue ne garantit pas de savoir réfléchir efficacement dans celle-ci. Et selon moi, aucun effort, même considérable, ne permet vraiment de remplacer sa langue natale par une autre pour penser.
]]>Le terme gratitude est souvent associé au développement personnel : le fameux journal de gratitude où l’on écrit chaque jour que notre vie est géniale et où l’on remercie le destin pour toutes les belles choses qui nous arrivent.
C’est devenu un cliché, une source de moquerie, presque une parodie : on s’en moque aujourd’hui allègrement, mais devrait-on vraiment ? N’y a-t-il vraiment rien de bon à prendre dans cette pratique ?
Au quotidien, on ne se rend pas compte que tout ce que l’on a est loin d’être acquis.
Comme si quelqu’un vous en avait assuré l’éternelle possession, vous vous habituez à elle, vous vous liez à elle. Sénèque
Être satisfait n’est pas quelque chose de naturel : pour se rendre compte de la chance que l’on a et s’en contenter, il faut faire le choix d’y réfléchir sérieusement.
Aujourd’hui, j’ai la liberté de faire ce que je veux : écrire, lire, faire du sport, voyager, me balader. Je sais que peu de gens ont cette chance. Mais si je ne fais pas l'effort d'en prendre conscience, ma vie ne m'apparaîtra jamais telle qu'elle est vraiment.
Pour apprécier ma vie à sa juste valeur, et par respect envers mon moi futur qui sera peut-être moins bien loti, je me dois de me rappeler régulièrement cette chance. Cette vie sans contrainte, à laquelle il ne manque presque rien, m'emplit de bonheur dès que je prends le temps d'en mesurer la valeur. Être insatisfait de ma condition me semblerait presque déplacé, envers mon moi futur comme envers ceux qui ont eu moins de chance.
C’est un défaut chez nous, d’être plus mécontents de ce qui est au-dessus de nous que contents de voir ce qui est au-dessous. Montaigne
Pour certains, on ne peut se rendre compte de notre chance actuelle que lorsque l’on est passé par des déboires auparavant. En comparant notre nouvelle vie à celle d’avant, la reconnaissance s’imposerait alors.
Mais selon moi, ce n’est pas ce qui se passe réellement. Certes, les gens ayant gardé une situation confortable toute leur vie n’auront en effet pas d’élément de comparaison tangible, mais cela ne veut pas pour autant dire que ceux qui sont passés par le pire seront plus enclins à être reconnaissants.
L’humain, par les histoires, est capable de se projeter dans la vie d’un autre : l’essentiel pour être reconnaissant et satisfait serait alors non pas d’avoir vécu le pire mais plutôt d’être capable de l’envisager fréquemment.
Avoir connu le pire ne garantit pas qu'on appréciera davantage le meilleur ensuite. On l'a tous vécu : malade et souffrant, on se dit “Mais quel bonheur je vais ressentir quand je pourrai enfin déglutir sans douleur ou quand mon ventre cessera d’être douloureux”. On se projette dans la pleine santé en se promettant de l'apprécier, cette fois, à sa juste valeur. Mais une fois guéri, cette promesse s'évapore : on ne se sent pas plus reconnaissant qu'avant.
On ressent la maladie, mais pas la santé. Montaigne
Nous ne sentons pas l’entière santé comme la moindre des maladies. Montaigne
Ce phénomène est bien documenté, et porte même un nom : l'adaptation hédonique, cette tendance qu'ont les humains à revenir rapidement à un niveau de bonheur stable, quels que soient les événements positifs ou négatifs qui surviennent. C'est à double tranchant : un malheur ne nous affecte que temporairement, mais un bonheur aussi ne dure jamais bien longtemps.
Selon moi, cette adaptation hédonique peut être influencée par notre pensée. L’handicapé, qui ne cesse de penser à la personne qu’il était avant sa blessure, ne peut objectivement pas avoir un niveau de bonheur équivalent à celui qu’il avait avant. De même, le miraculé qui pense régulièrement à sa guérison et à ses douleurs d’antan sera, je pense, plus enclin au bonheur.
La gratitude, finalement, c'est penser à ce que nous aurions pu être avec moins de chance, et s'en rendre heureux par comparaison. L'envie en serait alors l'inverse : penser à ce qu'on aurait pu être avec plus de chance, et s'en rendre malheureux et jaloux.
La gratitude ne sert pas seulement à être heureux : elle sert aussi à se motiver. Se rendre compte de la chance qu'on a de pouvoir créer, réfléchir, faire du sport, sans l'utiliser pour réaliser ses rêves, c'est presque un affront envers ce nous alternatif qui n'a pas eu cette chance.
Avoir la possibilité de réaliser ses rêves et ne pas le faire, c'est laisser passer une chance que beaucoup aimeraient avoir. En prendre conscience est, pour moi, une grande source de motivation : ne pas agir pour mes idéaux devient alors une source de honte.
Aux États-Unis, la fête la plus importante de l'année est Thanksgiving, littéralement « la fête où l'on donne des mercis », la fête de la gratitude. Bien sûr, c'est surtout l'aspect familial qui y est célébré, mais ce qui vaut pour la famille vaut aussi dans les autres domaines de la vie.
On retrouve sa famille, reconnaissant qu'elle soit encore là. Même si ce n'est pas toujours facile, même si chacun a ses défauts, cette fête nous rappelle que nos proches ne sont pas éternels. On profite alors bien plus de ces moments à leurs côtés, sachant qu'un jour ils nous manqueront, et qu'on regrettera de ne pas avoir passé plus de temps avec eux.
D'autant plus que leurs défauts sont aussi ce qui les rend uniques : c'est la raison profonde de notre amour pour eux, même si on a parfois du mal à l'admettre. C'est ce qui les rend irremplaçables.
Ce n'est pas anodin que la fête la plus importante soit justement celle de la gratitude : cela souligne à quel point celle-ci a été une valeur centrale de cette société, et invite à se demander si elle ne mériterait pas, elle aussi, une place plus centrale dans nos vies. Cette fête nous rappelle d'être reconnaissants, chose que, comme on l'a vu, on a tendance à oublier bien vite.
Alors oui, tenir un journal de gratitude me paraît, à moi aussi, ridicule. Mais est-ce que je ne me trompe pas ? Et si ce cliché du développement personnel était, en réalité, le fondement d'une vie pleine de bonheur et d'accomplissements ?
]]>Toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer. André Gide
Écrire est la meilleure décision que j’ai prise récemment : non seulement écrire pour moi, mais surtout écrire pour les autres.
Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne
Mais lorsqu’on écrit pour les autres, on se confronte à plusieurs craintes : la peur de ne pas être au niveau, de ne pas être légitime, de devenir la risée de la foule ou encore de n’avoir rien d’intéressant à dire.
C’est de cette dernière, la plus répandue selon moi, dont je veux parler dans cette pensée.
La plupart du temps, cette impression de n’avoir que des banalités en tête est une illusion. Ce qui nous semble évident ne l’est pas réellement : une idée n’est évidente pour nous que parce qu’elle nous appartient, parce qu’elle nous tient à cœur et parce qu’elle est le résultat de qui nous sommes.
En confrontant cette évidence aux autres, lors d’une discussion par exemple, on se rend souvent compte que les idées que l’on croyait banales ne le sont en fait pas pour tout le monde.
Écrire sur ces choses évidentes pour nous, c’est les confronter aux autres pour qui ce sont peut-être des idées originales, complexes ou même réfutables : en déclamant nos évidences, on les confronte aux évidences des autres qui sont parfois incompatibles.
On croit parfois dur comme fer à quelque chose au point de penser qu’il s’agit d’une vérité établie et non d’une croyance. Écrire sur ces choses pour les autres, c’est rendre ces croyances réfutables : elles ne sont peut-être évidentes et vraies qu’à nos yeux et les confronter à d’autres visions est ce qui nous permettra d’avancer et de grandir.
Parfois, elles sont en effet évidentes pour tout le monde : quelqu’un qui réfléchirait un tant soit peu au sujet aboutirait aux mêmes conclusions. Mais même si c’est le cas, s’exprimer dessus est loin d’être inutile.
Si le raisonnement est évident, il faut tout de même choisir d’y réfléchir : exposer, par l’écriture, des évidences sur un sujet, c’est le pointer du doigt et le mettre en avant.
Si j’écris sur un sujet évident auquel peu de gens pensent mais qui s’avère primordial, est-ce que ce n’est pas leur rendre un grand service ?
Le vrai rôle des philosophes consiste à dire aux gens ce qu'ils savent déjà sans se rendre compte qu'ils le savent. Socrate (apocryphe)
Une autre peur pourrait être d’écrire sur un sujet déjà abordé par quelqu’un d’autre. On pourrait avoir une sensation de redites voire d’une forme de plagiat. Mais c’est absurde : tous les sujets ont déjà été abordés par quelqu’un, il n’existe plus de sujets originaux.
On ne peut rien dire de si absurde qu’un philosophe n’ait déjà dit. Cicéron
Rien n’est complètement original, toutes nos idées découlent de ce qu’on a vécu, lu et étudié. Elles sont un mélange d’idées déjà existantes et ce mélange est justement ce qui permet à la pensée philosophique d’avancer sans tourner en rond : l’étude apporte un fondement tandis que le vécu apporte un complément ou une vision nouvelle de certaines idées.
Mon style d’écriture est un mélange de ceux de tous les auteurs que j’ai lus et appréciés. Scott Alexander
Plagier mot pour mot est inutile, voire nuisible. Mais si une idée que l’on a eue seul est strictement identique à une idée déjà évoquée ailleurs, cela contribue à la renforcer : deux personnes l’ont eue dans un contexte différent et sans se consulter.
On est parfois réticent à utiliser comme inspiration les pensées d’un autre auteur, par crainte de lui voler ses idées, son travail. Mais cette peur restreint notre réflexion : en évitant délibérément certaines idées, on se condamne à un espace de réflexion qui rétrécit proportionnellement à la quantité de penseurs que l’on a lus ou étudiés.
Je peine à passer outre cette sensation de plagiat et même quand j’y arrive, j’ai souvent l’impression d’avoir suivi un cheminement de pensée déjà tracé : je n’ai pas eu l’idée, je l’ai suivie en l’étoffant éventuellement un peu. Mais je n’ai pas la sensation d’avoir suivi mon propre chemin, j’ai la crainte d’avoir été guidé, par la philosophie, sur une route déjà existante alors que pleins d’autres chemins encore inexplorés m’attendaient sur le côté.
Je préfère réfléchir en évitant l’influence des philosophes m’ayant précédé. Pour ce faire, j’évite aujourd’hui de lire de la philosophie : je privilégie l’histoire ou la fiction, qui me donnent cette impression, peut-être fausse, d’avoir une pensée authentique et originale.
Je préfère réfléchir en évitant l'influence des philosophes m'ayant précédé. Pour ce faire, j'évite aujourd'hui de lire de la philosophie. Je lui préfère l'histoire ou la fiction, qui, elles, me forcent à raisonner un tant soit peu, plutôt que de me livrer la conclusion toute cuite. J'y trouve cette impression, peut-être fausse, d'avoir une pensée authentique et originale.
Il ne faut pas hésiter à écrire des banalités car bien souvent, elles ne le sont que pour nous. Et même si ce sont effectivement des évidences, en parler n’est jamais inutile : cela permet de les mettre en lumière et de les renforcer.
]]>Les bullshit jobs sont légion, ces boulots dont on a du mal à percevoir le sens ou l’utilité, voire qui sont néfastes.
Mais cette considération d’utilité, sur quoi est-elle réellement basée ? Qu’est-ce qui nous donne un sentiment d’utilité ? Dans quelle situation a-t-on l’impression de faire quelque chose d’utile ?
Selon moi, ce qui est utile, c’est ce qui aide les autres ou, à la rigueur, ce qui nous aide nous.
Aider les autres nous donne un sentiment d'utilité, une sensation de bien-être, et c'est toute la beauté de la nature humaine : l'homme est social et trouve son bonheur dans l'autre. Un monde qui redécouvrirait cette vérité simple, que notre épanouissement passe par l'autre, serait meilleur pour tous.
Qui ne vit pas du tout pour autrui ne vit guère pour lui-même. Montaigne
L’association entre le bonheur et l’aide est tellement ancrée en nous que cela transparait, sans doute inconsciemment, dans la manière dont la société fonctionne. Bien souvent, les métiers dont le but principal est d’aider, comme infirmier ou enseignant, sont les métiers les moins bien payés, et ce pour deux raisons principales selon moi.
D'une part, on estime que le bonheur associé à la pratique du métier constitue en quelque sorte sa rémunération. Par conséquent, un gros salaire n'est pas nécessaire : on se contente de payer le minimum syndical (et encore). Et c'est sans doute une réalité : lorsqu'on a goûté à un métier porté sur l'aide et l'apport de bonheur aux autres, les métiers de bureau, certes mieux payés, paraissent fades.
Toutes les vertus portent leurs récompenses en elles-mêmes. Sénèque
La plupart des gens qui ont goûté au bonheur d’aider vont vouloir conserver ce métier qui les épanouit, même si cela implique de lutter pour subsister. Quand on a goûté au paiement en sourires, un gros salaire fait pâle figure à côté : on ne revient plus en arrière. Peu importe les conditions misérables dans lesquelles on se retrouve, on garde ce métier, et c’est d’ailleurs ce qui permet à la société de tourner : on exploite l’attachement des aidants à leur métier.
D'autre part, on préfère aussi que les infirmiers ou les enseignants soient animés par l'envie d'aider plutôt que par l'appât du gain. Trop augmenter les salaires risquerait d'attirer des profils indifférents à l'autre, uniquement intéressés par la rémunération, et donc de corrompre la profession en abaissant la qualité de ses représentants.
Ce qui est amusant, c’est qu’on constate l’effet inverse dans les autres métiers : un plus gros salaire attire des gens plus diplômés ou plus expérimentés et améliore, par là, la qualité. Dans un métier classique, l'argent est la principale motivation, tandis que la profession du soin combine deux formes de paiement : la récompense de bien agir et le salaire. Plus le salaire augmente, plus les individus n’ayant que faire de bien agir sont attirés par le métier, c’est inévitable.
Payer peu le soin, c’est s’assurer que ceux qui exercent ce métier le fassent par vocation, par désir de bien agir et pas pour s’enrichir. Le salaire n’a alors plus de lien avec la valeur économique réelle créée, mais compense plutôt l’absence d’aide, le manque de sens, voire le côté néfaste d’un métier.
L’éducation des enfants par leurs parents est un cas extrême de grande création de valeur pour la société contre une absence totale de salaire. Un nouvel individu capable dans la société représente sans aucun doute une énorme valeur ajoutée, mais les parents sont tellement attachés à leurs enfants qu’il n’est pas nécessaire de les payer : c’est une forme de bénévolat.
Les payer serait d'ailleurs perçu comme immoral : on ne voudrait pas d'une société où l'on fait des enfants par intérêt financier. Pourtant, les allocations que versent certains États pour soutenir la natalité sont déjà une forme de rémunération. Poussée à l'extrême, cette logique pourrait mener à une société où élever des enfants garantit un salaire. Cela paraît immoral au premier abord, mais l'est-ce vraiment ? Est-ce pire que de ne pas reconnaître ce travail, et de contraindre les parents qui voudraient se consacrer à l'éducation de leurs enfants à dépendre financièrement d'un tiers ?
La règle générale semble être que plus un travail bénéficie clairement aux autres, moins il est rémunéré. Graeber
Les métiers les mieux payés seraient alors ceux qui nuisent le plus à autrui. Le postulat parait fou, mais quand on voit que les concernés sont les banquiers ou les commerciaux, on peut légitimement se demander s’il n’y a pas une part de vérité.
Mais alors que peut-on y faire ?
Supprimer les métiers inutiles et nuisibles pour que tous se consacrent à des métiers où l'aide est centrale pourrait être une idée : infirmier, enseignant, agriculteur, artisan, artiste, électricien, conducteur de train, éboueur, chercheur, inventeur, ouvrier et bien d’autres.
Car le véritable soin ne consiste pas simplement à pourvoir aux besoin matériels, ni même à permettre à d'autres de se développer et de s’épanouir : il vise aussi à préserver, voire à élargir leur liberté. David Graeber
Vivre dans un monde où non seulement les métiers nuisibles sont légion mais où, en plus, ils sont les mieux payés et les plus reconnus me déplaît profondément.
Mais qu’est-ce qu’un métier nuisible ou un métier inutile ? Faire une liste exhaustive n’est pas envisageable et il faut bien sûr nuancer, mais voici quelques exemples.
La plupart des métiers de marketing ou de commerciaux visent à créer un besoin plutôt qu'à en satisfaire un. En effet, cela fait belle lurette que l’offre a largement dépassé la demande : la plupart de nos achats ne sont pas justifiés par un besoin réel mais bien par une envie créée de toutes pièces par des équipes de marketing.
La bureaucratie gangrène de plus en plus les institutions, qu’elles soient publiques ou privées : elle ralentit la recherche, l’innovation et rend infernale n’importe quelle petite démarche administrative.
Une large partie de la finance ne crée aucune valeur : elle se contente d'en déplacer, sans rien produire d'utile en retour.
La récente pandémie nous a prouvé que le monde tournait très bien sans eux. Cela nous a permis d’y voir plus clair : oublier cet épisode et revenir au monde d’avant, c’est être dans le déni plus que dans la raison.
Si l’on supprime tous ces métiers nuisibles ou inutiles, on a mécaniquement besoin de moins travailler pour garantir une société avec le même confort. Ne travailler que 3 h par jour semble alors réaliste, d'autant que notre loisir pourra être consacré à d'autres formes d'aide : relations sociales, loisirs créatifs, etc. Toutes ces choses aident les gens, que ce soit nous ou les autres. Retrouver le sens du travail, travailler moins, avoir plus de temps libre, sans perdre de confort : est-ce que ce ne serait pas la vie dont on rêve tous ?
L’humain s’épanouit lorsqu’il vient en aide aux autres.
L’homme ne vivra pas de pain seulement. Matthieu 4:4
Mais aider les autres, c’est souvent les rendre reconnaissants envers nous. Mécaniquement, plus on aide de gens, plus on obtient de reconnaissance. Ce désir de notoriété, présent chez beaucoup, ne découlerait-il pas alors de ce lien théorique entre aide fournie et reconnaissance obtenue ?
Pour moi, l'idée sous-jacente est la même. En première approximation, quelqu'un de reconnu est quelqu'un qui a aidé beaucoup de monde : l'écrivain ou l'artiste qui a inspiré ou ému des millions de personnes, l'inventeur qui a créé un produit aidant des millions de gens, ou le politique qui cherche à faire fonctionner au mieux la société, avec pour but ultime, on l'espère, d'aider le maximum de personnes.
Bien sûr, dans les faits, ce n’est pas aussi simple : l’humain ne sait pas précisément ce dont il a besoin pour son bonheur et ceux qui ont acquis de la notoriété ont pu le faire par le mensonge, les fausses promesses ou en manipulant nos émotions.
Mais ce n’est pas vraiment la question. Pendant notre évolution, où les groupes humains étaient de taille réduite, la tromperie était plus compliquée, alors celui qui est connu ou reconnu a, la plupart du temps, beaucoup aidé. Notre instinct associe alors naturellement la notoriété au fait d’aider les autres. Et si aider est ce qui nous apporte le plus de bonheur, quoi de plus naturel que d’aspirer à être reconnu : cela semble être un objectif humain à la fois sensé et louable.
On accorde souvent une grande confiance aux gens connus : l’influence. En effet, pourquoi ne pas croire une personne qui, de par sa notoriété, a en quelque sorte prouvé qu’elle a aidé énormément de gens ?
Aider les gens, ce n’est pas seulement les soigner ou les éduquer, c’est tout un panel de choses : les divertir, les faire réfléchir, rendre leur vie plus confortable, réduire les risques qu’ils courent au quotidien et bien d’autres choses.
La notoriété s’acquiert différemment selon les domaines. Certains métiers, pourtant tournés entièrement vers l’aide à autrui, ne pourront jamais apporter une réelle notoriété car la limite de personnes touchées est une contrainte physique : une infirmière ne peut pas soigner des millions de gens et un plombier ne peut pas réparer des milliers d’éviers dans la journée. C’est encore un reliquat du passé, où la vie en petit groupe était la norme : chaque métier pouvait alors apporter le même degré de notoriété. Mais dans le monde d’aujourd’hui, où nous sommes en quelque sorte une tribu de milliards d’êtres humains, tous les métiers n’offrent pas la possibilité de toucher un public aussi large.
Si la notoriété est envisageable, aspirer à l’atteindre, sans artifice ni tromperie, est l’un des buts les plus louables que l’on puisse se fixer puisqu’il est directement corrélé avec l’aide apportée.
Sans se dénaturer et sans arnaquer, plus on est connu, plus on aide de gens. Cela ne veut pas dire qu’il faille accorder plus de valeur à ces gens connus : ceux qui exercent un métier où le nombre d'aidés est physiquement limité méritent tout autant cette reconnaissance. Mais notre instinct nous pousse inévitablement à accorder plus de valeur, inconsciemment, à la personne connue.
Pour autant, je ne dis pas d’ériger au rang de saints les célébrités, même si c’est déjà un peu ce que l’on fait inconsciemment. Le mensonge, la manipulation, etc. sont omniprésents dans notre société, et faire le raccourci entre notoriété et vertu serait simplement de la naïveté.
Cet amalgame vient de notre instinct : dans des groupes d'humains plus petits, usurper la notoriété n'était pas vraiment possible, car la connaissance de l'autre était beaucoup plus poussée.
Aspirer à être connu sans se trahir ni trahir autrui, c’est un but de la vie tout à fait honorable, voire peut-être le but le plus louable que l’on puisse se fixer. Par contre, il faut veiller à se méfier de la notoriété chez les autres, ce qui implique de lutter contre notre instinct, car elle peut être usurpée et en rien corrélée avec l’aide apportée.
]]>Si un souvenir nous hante, c’est qu’on n’a pas su en tirer les leçons.
Le mal-être, la peine ou la rancœur ne sont pas anodins. S’ils ont leur place en nous, c’est qu’ils ont un intérêt certain : l’évolution n’a pas conservé ces traits sans raison. À l’image de la douleur physique, ces émotions ne sont pas là pour nous faire du mal mais plutôt pour nous apprendre quelque chose.
Je préfère croire, peut-être à tort, que ces émotions sont une opportunité et non une fatalité. Car l'alternative me paraît insoutenable : accepter que nous soyons condamnés à porter certains souvenirs délétères sans raison et sans jamais pouvoir nous en libérer.
Lorsque ces sentiments désagréables restent trop longtemps en nous, ils deviennent handicapants et peuvent virer en tristesse profonde, haine ou ressentiment. Mais notre cerveau refuse de les oublier : il ne nous libérera pas de cette douleur tant que nous n’aurons pas tiré la leçon qu’il attend.
Mais cette leçon n’est souvent pas une évidence, d’autant plus que la chercher est désagréable : cela nous demande d’y réfléchir, de nous replonger dans des souvenirs difficiles et donc de souffrir. Il s'agit, le plus souvent, de trouver sa part, aussi infime soit-elle, de responsabilité dans ce qui nous est arrivé, et de comprendre ce qu'on aurait pu faire de mieux ou différemment.
Même s’il ne fait aucun doute qu’on est la victime de l’événement, se morfondre ne changera rien à ce souvenir qui nous hante. C'est dur et injuste, oui, mais il s'agit alors moins de chercher une responsabilité que de comprendre ce que ce souvenir cherche à nous apprendre, sur nous-mêmes, sur les autres, ou sur la façon de mieux nous protéger à l'avenir.
Le terme responsabilité est ambigu ici : il ne s'agit pas de dire que l'on est responsable du drame qui nous est arrivé, mais plutôt de chercher la leçon à en tirer. Qu'est-ce que cet événement peut nous apprendre ? Comment agir pour être sûr de ne plus y être sujet ?
Pour trouver la leçon à tirer, il est souvent nécessaire de poser le souvenir à plat, de le revivre et de le disséquer sous tous les angles.
Si je regrette quelque chose, je cherche à comprendre pourquoi et je m’assure de ne plus refaire les mêmes erreurs.
Si je me sens illégitime ou truand, je cherche à comprendre pourquoi et je m’efforce de changer pour ne plus ressentir ces émotions à l’avenir.
Si je pense encore à quelqu’un, que je regrette une séparation, je cherche à comprendre pourquoi et j’agis pour ne plus avoir de regrets.
Les émotions négatives nous poussent à agir et à tout mettre en œuvre pour éviter de les revivre.
J’ai la chance de n’avoir jamais été hanté par des souvenirs au point où cela deviendrait réellement handicapant, mais j’ai quand même eu des regrets et des peines de cœur. Je tiens, pour appuyer mes propos, à parler de mes expériences où la confrontation à mes émotions s’est toujours avérée être le choix le plus judicieux.
Je quitte mon entreprise dans quelques semaines. J'avais pris la décision, pour gagner quelques clopinettes, de prendre des congés sans les déclarer plutôt que de les poser officiellement. Je voulais profiter du laxisme de mon entreprise pour la truander. Mais envisager de faire ça m'a fait me sentir minable, comme un véritable escroc. J'ai vite pris conscience de cela et j'ai tout de suite changé d'avis en posant mes congés : quelques euros de plus ne valaient pas le mal-être que cela me faisait ressentir.
Je pensais encore souvent à mon ex-copine, non pas un souvenir douloureux, mais plutôt un regret. J'ai écrit pour clarifier mes sentiments, ce qui m'a permis de comprendre la raison de ce regret et de savoir quoi faire. Je lui ai alors ouvert mon cœur pour sortir de cette brume d'incertitude. Il s'est avéré que c'était réciproque, mais ce n'est pas cette issue qui a fait de cette décision la bonne : même si elle avait été différente, le simple fait de m'être livré m'aurait permis de passer à autre chose, d'avancer et de me libérer de ce souvenir qui me restreignait sans doute sur d'autres aspects de ma vie.
Rester victime de son souvenir, c’est subir, s’empêcher d’agir et risquer de construire de la rancœur, voire de la haine : Combien de fois a-t-on entendu “Les filles, c’est toutes des *****” de la bouche d’un homme venant de se faire plaquer ?
L’émotion négative est un tremplin vers la croissance, mais ne pas la confronter, c’est provoquer l’effet inverse : se morfondre, c’est se condamner à ne plus pouvoir grandir, à ne plus vouloir grandir. L'excuse trouvée sera peut-être légitime, mais peu importe : les conséquences restent les mêmes. On provoquera peut-être la compassion ou la pitié chez les gens, mais c'est tout : on ne grandira plus, et on se condamnera à finir sa vie en victime.
Au lieu de dire “Pourquoi moi ?”, il faut réussir à se dire “Qu’est-ce que je peux en tirer ?”. Accepter son destin permet de s’en servir comme d'un tremplin tandis que le subir, c’est se laisser couler.
Pour vivre dans ce monde, un acte de foi est nécessaire : croire que le monde est fondamentalement bon. C'est peut-être ça, croire en Dieu : croire qu'une entité a créé un monde bon, et donc que ce qui nous arrive participe à ce bien, à notre bien. Même si l'on peine à en comprendre la raison, le monde est bon, alors ce qui nous arrive l'est aussi, puisque cela en fait partie.
À l'image du Christ portant sa croix, il nous faut endurer ce qui nous arrive et continuer d'avancer malgré les épreuves. C’est faire preuve de résilience : surmonter et en tirer de la force, transformer le subir en devenir.
]]>Un péché d’inaction est-il vraiment moins condamnable qu’un vrai péché ?
Le vrai péché est une action mauvaise ou fautive tandis que le péché d’inaction consiste à ne pas agir au lieu de faire quelque chose de bien ou d’éviter quelque chose de mal.
Notre instinct nous pousse à dire que l’inaction sera toujours moins grave qu’agir délibérément pour faire le mal. C’est le bon sens et c’est également en accord avec la loi : on est puni si on vole de l’argent et pas si on refuse d’en donner aux nécessiteux. Pourtant, en termes de bonté, de bonne action ou d’apport au monde, l’un n’est pas fondamentalement meilleur que l’autre : à qui l’on vole ou à qui l’on donne change la valeur de l’action.
Lorsqu’il y a une grande asymétrie, on accepte parfois le péché : on glorifie même le voleur tout en condamnant l’avare. Robin des Bois est un héros tandis que le Prince Jean, qui garde ses trésors pour lui et laisse la population de Nottingham s’affamer, est un affreux vilain.
Celui qui volerait pour réduire une inégalité flagrante serait alors moins fautif à nos yeux que celui qui garde sa fortune pour lui.
Comment expliquer alors que, dans la loi, on fasse une telle différence entre le péché d’action et celui d’inaction ?
Est-ce que cette conception ne découle pas de la notion de propriété, un des fondements de notre société ? Ce à quoi l’on aspire vraiment, ce ne serait alors pas une égalité entre les individus mais une délimitation nette de ce qui nous appartient.
Agir, c’est toujours faire un don de soi, c’est donner une partie de ce qui nous appartient : de l’argent, du temps, de la force ou autre. Ne pas agir serait alors exercer son droit à la propriété, à conserver ce qui nous appartient.
Cette conception, cet attachement à la possession, nous incite alors à différencier fortement l’action et l’inaction, même lorsque les répercussions sont strictement identiques.
Mais si l'on parvient à faire abstraction de cela, l'action et l'inaction ne sont-elles pas, fondamentalement, la même chose ? Ne pas agir, c'est déjà accomplir l'action de ne pas agir : la frontière entre les deux est, à mes yeux, bien plus fine qu'elle ne le semble au premier abord.
Considérer l’inaction comme une action reviendrait à transformer la société complètement : elle deviendrait égalitaire et communiste au plus haut point. Chacun serait alors contraint, par la loi ou la morale, à agir dès lors qu’une action lui coûterait moins que ce qu’elle apporterait à l’autre.
Transformer l'inaction en action bouleverserait la société en profondeur : il faudrait renoncer à tout individualisme, à tout égoïsme, et considérer autrui comme aussi important que soi-même. L'État trancherait alors si une inaction est légitime, quand agir aurait causé plus de mal que de bien au total, ou condamnable, dans le cas contraire. C'est une forme d'utilitarisme qui rappelle celui de Bentham.
Bien sûr, ce n’est qu’une simple expérience de pensée : je ne voudrais pas vivre dans un monde où l’inaction pourrait être un crime.
D'autant que considérer le péché d'inaction comme un vrai péché pose un autre problème majeur : fondamentalement, on a toujours la possibilité de faire quelque chose de bien. Cela nous empêcherait donc de flâner ou de ne rien faire ; il faudrait se consacrer à faire le mieux possible en permanence. Se pose alors une autre question : si l'on agit pour le bien, mais qu'une alternative apportant encore plus de bien était disponible, est-ce encore un péché d'inaction ?
Ce problème rend la punition de l’inaction tout bonnement impossible. Mais si l’inaction est équivalente à l'action, est-ce qu'il ne serait pas logique d’arrêter également de punir l’action ? De ce point de vue-là, punir l’action tout en laissant l’inaction impunie, par faute de méthode fiable pour la punir, devient alors complètement absurde.
Aujourd’hui, certaines lois, pouvant sembler assez injustes, condamnent déjà l’inaction. La “non-assistance à personne en danger” condamne celui qui n’a pas agi pour aider une personne en danger alors qu’il en avait la possibilité. “Mais pourtant il n’a rien fait, quelle injustice.” : parfois ne pas agir c’est mal agir et c’est répréhensible.
En ne punissant pas l'absence d'action, la société nous pousse à l'inaction. Pourtant, dans le monde des idées ou de la politique, prendre l'habitude de ne pas agir, de ne pas condamner, peut avoir des conséquences dramatiques.
Au-delà de la loi, ce sont avant tout nos principes et notre propre conception du péché qui devraient nous pousser à agir.
La première punition, c’est qu’aucun coupable ne peut s’absoudre à son propre tribunal. Juvénal
Un individu ayant des principes évitera à tout prix de les trahir par l'action, mais restera plus réticent à agir si c'est son inaction qui les trahit.
C’est en grande partie car agir pour conserver nos principes est un risque bien plus grand que de se contenter de ne pas agir en les trahissant. Oser parler quand son État, son entreprise ou sa famille agit contre nos principes, c’est s’exposer au danger : avoir des ennuis avec la justice, perdre son travail ou froisser des relations.
Mais cette habitude de l'inaction, cette peur d'agir, peut conduire à la dérive. Les régimes totalitaires ou les entreprises infâmes comme Monsanto n'apparaissent pas du jour au lendemain : ceux qui ont préféré se taire pour ne rien risquer, plutôt que de parler et de s'opposer, en portent une part de responsabilité. Ils ont commis l'erreur de ne rien faire, ils ont commis un péché d'inaction.
Le salariat exacerbe cet attrait pour l’inaction : on consent à fermer les yeux, à bafouer nos principes contre un salaire fixe et une certaine stabilité. On choisit ainsi de n'endosser aucune responsabilité légale, mais aussi d'être contraint, par la peur du licenciement, à ne pas contester les décisions, à ne pas avoir son mot à dire.
Paradoxalement, pour un salarié, le péché d’inaction est souvent une action. Exécuter ce qu’on lui ordonne malgré sa réticence, c’est satisfaire son rôle d’outil, c’est faire ce qu’on attend de lui. Refuser d'agir n'est alors plus de l'inaction, mais bien de l'action.
Dans de rares cas, des employés peuvent s'autoriser à parler, à exprimer leurs idées et à refuser d'exécuter des ordres, le tout sans aucune crainte : ce sont les employés très compétents et désirables, les meilleurs dans leur domaine.
Une entreprise voudra à tout prix garder un individu aussi compétent : sa parole, associée à la menace de son départ, gagne alors en importance. Cet individu risque peu en agissant, car même s'il se fait virer, ses compétences lui permettront facilement de dénicher un nouveau travail.
Être compétent, c'est donc gagner le droit de parler sans risque : selon moi, la vie de salarié n'offre une liberté suffisante que lorsqu'on est indispensable. C'est, à mes yeux, la seule manière de garder sa liberté dans le salariat : bénéficier de la stabilité et de la sécurité tout en ayant toute liberté de parler, de s'opposer ou de partir, sans aucune crainte.
Devenir compétent, le plus compétent possible, c'est se donner le droit de parler, de vivre en accord avec ses principes, même si cela implique de braver l'inaction et de s'exposer à un risque. Ce risque diminue à mesure que la compétence augmente.
Il existe donc, finalement, deux voies pour agir librement à la fois dans l'action et dans l'inaction, et ainsi contribuer à construire la société que l'on souhaite, mais surtout à éviter que la société que l'on craint n'arrive au pouvoir.
On peut être un employé très compétent, ou bien indépendant : les deux offrent à peu près les mêmes possibilités de prise de parole sans grand risque. C'est finalement choisir entre la spécialisation extrême, la compétence pure et dure, et les responsabilités propres à l'indépendance.
Ma démonstration se base sur le milieu du travail où il faudrait oser parler pour s’opposer à une décision de l’entreprise qui bafoue nos principes.
S'opposer à l'État, c'est encore autre chose : le risque sera toujours là, que ce soit pénalement ou par un lynchage public. Pourtant, celui qui a pris l'habitude, dans son entreprise ou dans ses relations, de ne pas s'écraser dans l'inaction sera, selon moi, plus enclin à adopter le même comportement dans tous les domaines. C'est en prenant l'habitude de s'écraser devant toute décision qu'on devient muet, et responsable, par l'inaction, de choses potentiellement épouvantables.
Je ne considère pas comme normal qu’un salarié de base n’ose pas s’opposer à son entreprise par peur. Cette peur est peut-être légitime, et concerne peut-être aussi sa famille, mais son inaction n'en reste pas moins un grave problème.
Devenir une victime qui s'écrase devant toutes les décisions de son entreprise ou de son pays devrait être, à mes yeux, une source de peur bien plus grande encore.
Ne pas agir, c'est se donner la possibilité de se cacher derrière un "Mais je n'ai rien fait" pour justifier ou excuser un non-acte tout aussi condamnable qu'un acte mauvais.
]]>La beauté de la poésie provient-elle de son incroyable efficacité à transmettre énormément d’émotions en peu de mots ? Notre relation avec l’art sur nous me fascine, en particulier la poésie, et c’est de ce questionnement qu’est née cette pensée.
Mais pour mieux l’appréhender, il est nécessaire de revenir à l’une des origines possibles de la langue qui, même si elle est fausse, a le mérite d’être poétique, intéressante et de nous faire rêver.
La bipédie est probablement l’élément déclencheur de la création des mots et de la langue : avoir les mains libres nous permet de pointer du doigt quelque chose sans que cette action ne nous porte préjudice. Un animal quadrupède peut éventuellement désigner un objet, mais il ne peut pas le faire en faisant autre chose en même temps : cela ne lui vient pas naturellement.
Avoir nos deux bras libres nous permet de désigner à tout moment ce que l’on souhaite. Pour créer un mot, il n’y a besoin que de quelques ingrédients : produire un son unique en désignant une chose et avoir des témoins assistant à la scène. Les témoins doivent être suffisamment intelligents pour pouvoir associer le son à l’objet et le reproduire pour, à leur tour, l’utiliser et le transmettre.
De cette manière, on peut créer un mot au sein d’un groupe d’humains : un mot qui pourra être transmis de génération en génération et entre différentes tribus. Naturellement, les mots les plus utiles à la survie et à la vie se développent.
Une de mes théories est que si les peintures rupestres représentent des animaux plus que des végétaux, c’est que ceux-ci sont plus rares, craintifs et se déplacent. S’il faut d’abord chercher et trouver l’animal, l’apprentissage du mot associé est très difficile : pour enseigner efficacement une langue, on préférerait ne pas compter sur la chance. Aussi, d'un point de vue survie, il serait absurde de risquer sa vie à chercher un tigre pour en enseigner le mot à un enfant, pourtant ce mot est essentiel à la survie du groupe. Le dessin s’impose alors naturellement comme support pour faciliter l’enseignement de la langue.
Plus la langue est riche en mots, plus elle est efficace car elle transmet plus d’informations avec moins d’efforts. Mais la richesse en vocabulaire est à double tranchant : cela rend également la langue plus difficile à apprendre. L’utilité d’une langue dépend d’un effort commun : tout le monde doit pouvoir et vouloir l’apprendre, sans quoi elle n’a que peu d’intérêt.
Dire “tigre” au lieu de “gros fauve jaune à rayures noires et dents aiguisées” ou “chaise” au lieu de “objet à 4 pieds et avec un dossier permettant de s’assoir” est bien plus pratique. Mais dans des cas moins extrêmes, soit parce qu’il s’agit de quelque chose de rare, soit parce qu’il s’agit d’un mot proche, créer un nouveau mot ne vaut peut-être pas le coup : un mot pour dire “chaise rouge” n’aurait pas vraiment d’intérêt de par sa proximité avec “chaise” et la facilité qu’on a à l’exprimer via un assemblage de mots. Créer trop de vocabulaire, c’est prendre le risque d’introduire une difficulté préjudiciable.
Les langues d’aujourd’hui contiennent souvent énormément de mots, mais les locuteurs n’en connaissent qu’une infime partie : la partie la plus utile à leur vie. Certains mots ne sont utiles que pour certaines professions ou certaines régions tandis que d’autres étaient utiles à d’autres époques mais ne le sont plus aujourd’hui. En fonction des pays et donc des langues, ce ne sont pas forcément les mêmes choses qui ont de l’importance : les Inuits disposent de plusieurs mots pour les différents types de flocons mais n’ont probablement aucun mot pour différencier les grands fauves.
Également, la richesse linguistique facilite, selon moi, la réflexion : apprendre des mots que l’on utilisera non pour communiquer mais seulement pour réfléchir peut avoir un intérêt.
La phrase ou le groupe de mots permet d’exprimer ce qui n’a pas de mot propre. La grammaire et la conjugaison permettent, dans une langue bien construite, d’exprimer facilement ce qui n’est pas défini par un mot. Une belle langue permet de créer de belles phrases qui expriment de manière concise ce qu’un simple mot ne peut dire.
Entrons maintenant dans le vif du sujet : selon moi, les citations que l’on se plait tant à relire et à utiliser sont à ce point parlantes pour nous parce qu’elles exploitent la langue merveilleusement bien. En peu de mots, elles transmettent énormément d’informations : ce sont des utilisations très efficaces des mécanismes de la langue.
Les expressions, quant à elles, sont plutôt des raccourcis, des choses complexes que l’on a souvent le besoin d’exprimer mais qui ne possèdent pas leur propre mot. On crée alors des combinaisons de mots qui expriment quelque chose sans forcément de rapport avec les mots qui la composent : c’est une sorte de création d’un nouveau mot à partir de mots déjà existants. On a besoin de connaitre l’expression pour la comprendre ; la simple connaissance des mots la composant ne suffit que rarement à en comprendre le sens.
Si la citation et l’expression compressent, en quelque sorte, les informations, la poésie, elle, compresse les émotions.
Making the simple complicated is commonplace. Making the complicated simple, awesomely simple, that’s creativity. Charles Mingus
Mais l’art ne se contente pas de compresser efficacement les émotions, il est aussi souvent la seule manière d’en exprimer certaines. Le poète, en peu de mots, parvient à faire ressentir ce que la langue ordinaire ne saurait dire : une densité d'émotions qu'aucune autre forme d'expression ne pourrait rendre.
La réponse à toutes mes questions s’endort à mes côtés. Orelsan
Que ce soit un tableau, une sculpture, un film ou un poème, l’art nous submerge d’émotions, l’art nous parle : l’œuvre nous transmet quelque chose de vrai qu’il nous serait impossible de ressentir autrement. L’art nous donne accès à une partie non rationnelle de notre être et bien souvent, l’artiste lui-même n’est pas capable d’expliquer son œuvre. Il y a une part de magie où les explications d’une œuvre ne peuvent pas suffire à décrire les émotions qu’elle nous procure. C’est un peu comme si une muse avait guidé l’artiste pendant sa création, lui faisant faire des choses dont il n’a pas eu conscience, des choses qu’il n’a pas forcément pensées ou des choses profondément enfouies en lui et exprimables qu’à travers l’art.
La langue exprime l’existant et l’ordre tandis que l’art exprime l’inexistant, l’innomable et le chaos. L’art est unique dans le sens où ce qu’il nous transmet ne peut venir que de l’art, il n’y a aucune autre manière de ressentir les choses que l’on ressent devant une œuvre d’art qui nous touche.
]]>Est-ce que voir la discrimination partout, ce n’est pas justement discriminer ?
Dénoncer le caractère discriminatoire d’une chose lorsque celle-ci est involontaire et est passée inaperçue, est-ce que ce ne serait pas contre-productif ? Relever une forme de discrimination dans une conversation banale la dénonce mais la met également en avant : on révèle son existence et on la met au-devant de la scène.
La meilleure manière de supprimer pour de bon la discrimination ne serait-elle pas de ne plus en parler ? Ou du moins d’arrêter d’essayer de la dénicher à tout prix dans toute chose ?
Certes, ne pas la dénoncer quand elle est flagrante serait une erreur, mais est-ce que la chercher partout et, par là, risquer d’interpréter comme discriminant ce qui ne l’est pas réellement ne desservirait pas la lutte ? Certaines choses ne deviennent discriminantes que lorsqu’elles sont dénoncées.
Voir la discrimination partout, n’est-ce pas, d’une certaine manière, discriminer et essayer de se convaincre du contraire en dénonçant des chimères pour se donner bonne conscience ? La chose n’est parfois discriminante que selon la vision de la personne qui la dénonce.
Cette réflexion me vient d’un article parlant d’une polémique concernant le film “Le diable s’habille en Prada 2”. Mais ce film n’est pas un cas isolé, de nombreux films sont la cible de ce type de polémiques.
Le problème, dénoncé par quelques personnes sur Twitter, vient d’une scène où une personne d’origine asiatique serait représentée comme un cliché : “child-like dress, glasses, overqualified, Ivy League credentials and at top of her game yet obsequious and insecure of her competency”.
Alors oui, c’est certainement une vision biaisée et cliché, mais, sans dédouaner les scénaristes pour autant, je suis convaincu qu’ils ne l’ont pas fait consciemment. Je doute que ce racisme soit un choix scénaristique vu le tort que cela peut causer au film.
Je me pose vraiment la question de savoir si lancer une polémique autour de cela, ce n’est pas encourager le racisme plutôt que de le freiner.
Et également, est-ce que voir cela comme raciste ne serait pas plus raciste que de ne même pas le remarquer ? Finalement, peut-être que les diplômes, le caractère et les habits de la personne étaient décidés bien avant de choisir l’acteur et que ce n’est que par pur hasard qu’une actrice d’origine asiatique a été sélectionnée.
C’est là qu’il est nécessaire d’aborder la discrimination systémique ou plutôt la discrimination imprégnée dans la culture et dans la société.
Nous sommes des produits de la société et si la société est discriminante par essence, alors nous le sommes sûrement aussi sans même nous en apercevoir. L’innocence de “mais je ne pensais pas à mal” ne changerait alors aucunement le problème sous-jacent et il faudrait alors redoubler d’efforts pour analyser chacune de nos paroles et de celles des autres en essayant de se placer hors de l’influence de la société.
Mais le problème principal avec cette approche, c’est que chacun a ses particularités : dans une fiction comme dans la vie réelle, deux personnages ne peuvent pas être identiques. C’est absurde de comparer un personnage blanc à un personnage d’une autre ethnie sur les mêmes points.
Pour n'importe quelle caractéristique d'un personnage non occidental, on pourra toujours trouver un personnage blanc qui ne la partage pas, alors même qu’il en existe peut-être des dizaines qui la partagent : c'est ainsi qu'on invoque la discrimination par une comparaison fallacieuse. Parfois, ce n'est donc pas la caractéristique en elle-même qui pose problème, c'est le regard qu'on porte sur elle selon l'origine du personnage. À moins de créer un personnage en tout point opposé à un cliché, la polémique semble inévitable.
Mais créer un personnage anti-stéréotype, c’est uniformiser la représentation d’une ethnie dans la fiction et, par là, devenir réellement discriminant : on enlève toute profondeur et toute particularité à ces personnages simplement pour éviter d’être la cible d’une polémique.
Lutter contre la discrimination en cherchant la petite bête, c’est pousser vers une uniformisation qui va, de fait, créer un nouveau cliché discriminant opposé à ceux existant aujourd’hui.
Associer une ethnie à des clichés, n’est-ce pas nier l’unicité des individus ? Se battre pour l’égalité est louable, mais encore faut-il savoir de quelle égalité on parle. Selon moi, deux conceptions de l’égalité s’opposent : l’une, universaliste, postule que tous les individus sont identiques ; l’autre, singulariste, affirme que chacun est si unique que toute hiérarchie et comparaison entre eux perd son sens. Je suis plutôt de la seconde école. Et selon moi, perpétuer ou dénoncer ces stéréotypes contribue à les ancrer et donc à réduire l’étendue des possibles de ce qu’un individu peut être, perpétuant ainsi une forme de discrimination.
Si le cliché raciste d’un Asiatique est d’être bon élève à l’université, alors il n’y aura plus que des Asiatiques mauvais élèves dans la fiction. Si le cliché raciste d’un Portugais est que c’est un travailleur manuel, alors il n’y aura plus de Portugais travailleurs manuels dans la fiction. Inverser les stéréotypes, ce n’est pas les supprimer, c’est en créer de nouveaux.
Une dernière question se pose : à quel point est-il légitime de condamner quelqu’un qui n’est pas conscient de son erreur ? C’est une question philosophique vraiment large, mais je vais tenter d’y répondre dans le cadre précis de cette pensée.
Si, pour diverses raisons, nous ne sommes pas toujours capables de voir ce qui est discriminant et qu’on nous condamne dès lors qu’on laisse passer une de ces choses, est-ce que ce n’est pas là un outil de terreur et un énorme frein à la création ? On vient insuffler aux artistes la peur d’une polémique. Ils mettront alors toute leur énergie à l’éviter, même si cela implique de dénaturer leur œuvre ou de renoncer à exprimer certaines idées.
Certes, la liberté d’expression doit avoir des limites dès lors qu’elle met en péril la liberté d’autrui.
Il faut être intolérant avec l’intolérance. Nassim Taleb
Mais la terreur imposée via cette menace de polémique voire de condamnation n’a pas pour seul effet de faire disparaitre la discrimination : elle rend l’artiste excessivement prudent et, par là, limite l’étendue de ce qu’il s’autorisera à exprimer. Plus les preux chevaliers cherchant la discrimination partout sont tatillons et s’autorisent à interpréter de manière alambiquée chaque réflexion, plus l’artiste vit dans la peur et bride sa créativité.
Pour moi, ce qui limite l’art et la créativité est mauvais par essence. Mais alors comment faire ? Et qui blâmer ?
Je n’ai aucune réponse évidente, comme le montre cette pensée remplie d’idées contradictoires. C’est un sujet sur lequel je ne me prononce pas, pas par crainte mais parce que je n’ai aucune idée de ce qui est réellement le mieux. La lutte contre la discrimination, tout comme la liberté de l’art, me semble être des causes d’égales importances. Sacrifier l’une pour l’autre me semble insensé, alors il faut trouver un moyen de les faire cohabiter : comme souvent, être dogmatique d’un côté comme de l’autre n’est, pour moi, pas une solution envisageable.
]]>Les innovations humaines provoquent souvent un gain de richesse matérielle au détriment d’une compétence. Mais est-ce que la vraie richesse ne serait pas plus dans ce que l’on maîtrise que dans ce que l’on possède ?
Le fondement du statut social n’est plus la capacité à fabriquer des choses mais celle des les acheter. Harry Braverman
L’argent, la notoriété, les possessions ne suffisent pas à remplacer les compétences : être riche est certes utile, mais avoir les compétences pour le devenir l’est, selon moi, encore plus. La richesse peut nous être enlevée, mais on ne peut nous retirer nos compétences : avoir la capacité de s’enrichir est la seule manière d’être réellement à l’abri de la pauvreté.
Les innovations nous rendent la vie facile : tout devient accessible à tous sans nécessiter de compétences ou d’apprentissage préalable. Grâce à l’imprimerie et à Google, plus besoin de mémoriser, grâce aux GPS, plus besoin de savoir s’orienter, grâce à l’IA, plus besoin de savoir rédiger un texte, voire même de réfléchir.
C’est le cœur de toute innovation : on facilite quelque chose par la création d’un outil au détriment de la compétence d’origine, ce qui nous rend, de fait, dépendants de l’outil.
Notre dépendance à l’outil peut provenir de la perte de compétence mais également de la transformation sociétale qu’il engendre. Par exemple, la société moderne, en particulier hors des grandes villes, est dépendante de la voiture. Il n’est plus possible de s’en passer : habiter dans un village de campagne sans voiture est inconfortable voire invivable.
Le plus souvent, la création de l’outil provoque l’obsolescence de certaines compétences : peu à peu, l’apprentissage de ces compétences sera négligé jusqu’à disparaître complètement, nous rendant, par là, encore plus dépendants. Bon nombre de métiers d’artisanat ont été remplacés par des machines : on a troqué un savoir-faire contre de l’efficacité et de la richesse.
Sans pratique, tout s’efface. Lama du Ladakh
Bien souvent, les innovations sont incrémentales : les nouveaux outils se basent sur des innovations antérieures. Une machine remplaçant un artisan est dépendante de l’électricité, de l’extraction des matières premières pour sa construction et bien sûr des machines ou des humains qui l’ont assemblée. Plus la société progresse, plus notre dépendance aux innovations augmente et plus on se retrouverait démunis en cas de panne de celle-ci.
Et la tendance n’est pas prête de s’inverser, on remplace toujours plus de compétences par des outils ou des services : les robots cuisiniers et les plats préparés nous enlèvent le besoin de savoir cuisiner, les modèles de langage nous enlèvent la capacité de savoir rechercher sur le net, le Nutri-Score nous permet d’avoir une information de santé sans compétences préalables en nutrition.
Mais on peut s’interroger : en remplaçant la compétence par de l’efficacité, est-ce qu’on ne perd pas de la qualité ? Une innovation devient viable dès lors que ce qu’elle produit est acceptable compte tenu du gain en efficacité associé : rien ne garantit alors que cette viabilité sera synonyme de qualité, rien ne garantit que ce que l’innovation permet soit du même niveau qu’une production humaine. Un robot cuisinier n’est pas un chef étoilé, un LLM n’est pas un auteur renommé et le Nutri-Score ne donne qu’une information de santé limitée. Les innovations sont une pâle copie de ce dont l’humain est capable, mais pour l’individu moyen, ne possédant aucune compétence dans le domaine, elles sont un raccourci attrayant.
Les innovations nous apportent de la richesse, mais également du temps. Le temps que l’on passait à exercer nos compétences par nécessité diminue jour après jour. On se retrouve avec énormément de temps libre qu’on ne sait parfois plus comment utiliser.
En achetant un lave-vaisselle, on gagne du temps. Mais si ce temps gagné disparaît dans une distraction abrutissante, le sentiment ressenti après avoir lavé la dernière assiette n'aurait-il pas finalement été plus satisfaisant ?
De même, on dispose maintenant de toute une flopée d’innovations nous permettant d’effectuer un même travail qu’il y a 50 ans mais bien plus rapidement. Pour autant, nous travaillons toujours autant : ce temps que l’on a gagné a été comblé par des tâches inutiles, des bullshit jobs, qui visent à occuper ce temps libre dont on ne sait que faire.
On aimerait alors parfois se priver de l’innovation pour exercer nos compétences et ressentir ce sentiment d’accomplissement. Mais en présence de concurrence, ce n’est pas si simple. En choisissant de se passer d’un outil, on se condamne souvent à être moins performant que ceux qui l’utilisent. Inévitablement, dans notre société capitaliste, ceux qui ont troqué leurs compétences, et, par la même occasion, leur bonheur, contre de l’efficacité seront favorisés.
Aujourd’hui, le métier de développeur laisse le choix entre résoudre les problèmes par soi-même, en utilisant ses propres compétences de résolution de problèmes, ou bien utiliser l’IA et n’avoir plus qu’un rôle de relecteur.
Mais est-ce vraiment un choix ? Peut-être, mais plus pour longtemps : les développeurs utilisant l’IA sont d’ores et déjà plus efficaces que ceux qui ne l’utilisent pas. L’IA ne cesse de s’améliorer et cet écart, encore léger aujourd’hui, s’agrandit de jour en jour. Dans ce monde où ce qui importe est la création d’un maximum de richesse, le développeur a le choix entre dénaturer son métier ou bien se faire éjecter petit à petit du métier qu’il aime.
Et ce qui arrive au développeur aujourd’hui est arrivé à bon nombre d’artisans lors de la révolution industrielle : c’est le prix du progrès. Ce qui était un métier demandant compétence et donnant satisfaction est aujourd’hui devenu un passe-temps : la poterie, la couture, etc. On a troqué la compétence contre une richesse et un gain de temps pour finalement utiliser ce temps gagné pour retourner faire ce que l’innovation a remplacé : ce besoin de créer et de faire des tâches compliquées nous occupe et nous rend heureux.
Cela rappelle la fameuse histoire du pêcheur et de l’homme d’affaires :
Un homme d’affaires en vacances rencontre un pêcheur rentrant tout juste au port avec plusieurs beaux poissons. Il complimente le pêcheur et lui demande combien de temps cela lui a pris de les pêcher.
Pêcheur : “Ho, pas très longtemps.”
Homme d’affaires : ”Mais alors, pourquoi n’êtes-vous pas resté en mer plus longtemps pour en attraper plus ?”
Pêcheur : “Cela suffit amplement à couvrir les besoins de ma famille.”
Homme d’affaires : “Mais que faites-vous le reste du temps ?”
Pêcheur : “Je fais la grasse matinée, je joue avec mes enfants, je fais la sieste avec ma femme. Le soir, je vais au village voir mes amis. Nous buvons du vin et jouons de la guitare. J’ai une vie bien remplie.”
Homme d’affaires : “Mais quelle perte de temps ! Vous pourriez pêcher plus longtemps pour dégager des bénéfices. Avec ces bénéfices, acheter un plus gros bateau puis engager un équipage pour ensuite acheter toute une flotte. Vous pourriez ensuite déménager en ville pour gérer vos affaires.”
Pêcheur : “Et après ?”
Homme d’affaires : “Après, vous seriez riche !”
Pêcheur : “À quoi bon ?”
Homme d’affaires : “Mais enfin quelle question ! Avec autant d’argent, vous pourriez prendre votre retraite et aller vous installer dans un petit village côtier, faire la grasse matinée, jouer avec vos enfants, faire la sieste avec votre femme et le soir, aller au village voir vos amis pour boire du vin et jouer de la guitare avec eux.”
Grâce à un outil qui nous rend dépendants, on rend le métier plus simple et plus efficace. Mais cette perte de difficulté réduit voire annule le sentiment d’accomplissement. Demander à une IA de coder à notre place est peut-être plus efficace mais ne procure aucun plaisir. Passer l’aspirateur ou tondre la pelouse n’est peut-être pas agréable, mais utiliser un robot pour le faire à notre place, c'est renoncer au bonheur que l’on ressent lorsque l’on a enfin fini cette corvée.
C’qui compte, c’est pas l’arrivée, c’est la quête. Orelsan
La satisfaction d’accomplir est un besoin humain : si on ne la trouve plus dans notre métier, on est obligé de la chercher ailleurs.
L’homme ne vivra pas de pain seulement. Matthieu 4:4
Certaines choses s’obtiennent encore uniquement par le travail et la compétence : la richesse ne peut les acheter. L’argent ne peut nous rendre écrivain, artiste, athlète ou virtuose du piano : ces choses-là ont une grande valeur à nos yeux car elles sont le reflet d’un investissement important et ne peuvent s’obtenir en “trichant”.
Mais les domaines épargnés par les outils modernes se font de plus en plus rares : à quand la pilule magique permettant de devenir un grand musicien ou de se muscler ?
Renoncer aux innovations, c’est renoncer au progrès, et, par là, renoncer à une grande part de ce qui définit l’humanité. L’humain est tel qu’il est actuellement car il a su tirer sa force des outils qu’il a créés : les rejeter en bloc n’est pas seulement absurde, c’est aussi contre nature.
Le propre de l’homme n’est pas l’intelligence mais la connaissance. Samuel Veissière
Ce que je constate simplement, c’est que remplacer une tâche longue et fastidieuse qui demande des compétences n’est pas un raccourci vers le bonheur mais plutôt une manière de le contourner.
Gagner en efficacité, ce n’est pas gagner en bonheur. Lorsqu’il y a concurrence, l’innovation devient parfois une obligation, mais si ce n’est pas le cas, il faut bien jauger ce qu’elle nous apporte et nous coûte.
Les outils modernes rendent la société plus puissante mais également plus dépendante. Supprimer du jour au lendemain toutes les innovations provoquerait inévitablement un effondrement de la société. Revenir à l’âge de la préhistoire mais sans avoir aucune des compétences nécessaires à la survie : autant dire qu’on ne ferait pas long feu.
L’imprimerie a apporté beaucoup à l’humanité : il est indéniable que la civilisation, 200 ans après son invention, a gagné en efficacité et en connaissance. Mais si on venait à perdre cette innovation, tout ce progrès partirait en fumée. Voire pire, on se retrouverait sans doute perdant : l’imprimerie nous a certainement privés d’une partie de notre capacité de mémorisation. En effet, pourquoi retenir si on a l’information dans un livre qu’il nous suffit de consulter ?
Les ethnographes ont observé que les cultures de tradition orale, n’ayant pas accès à l'écriture, développent souvent une mémoire bien plus fine, précise et collective que celles des sociétés alphabetisés. Samuel Veissiere
Plus l’humain dispose d’outils, plus il est faible si on l’en prive. L’humain, pris à part, s’affaiblit à mesure que la société progresse.
Fragile par nature mais résilient par culture. Samuel Veissière
Mais faut-il s’en inquiéter ? Ces innovations ne sont-elles pas acquises ? Les perdre semble sans doute être un scénario impensable pour beaucoup. Pourtant, les ressources naturelles, notamment le pétrole, s’épuisent : on ne perdra pas à proprement parler l’innovation, mais on risque de ne plus pouvoir la faire fonctionner.
Outre cette crainte de s’en voir privé, on peut se demander aussi si ces innovations ne nous coûtent pas quelque chose de plus insidieux.
L’imprimerie et Google nous ont fait perdre de la mémoire, et aujourd’hui, on peut se demander si l’IA ne serait pas en passe d’atrophier nos capacités à rédiger, à nous exprimer, voire même à penser. Pour moi, la mémoire et la maîtrise de la langue forment les socles de notre capacité à réfléchir : l’une nous donne la matière tandis que l’autre nous donne la manière.
Laisser l’innovation nous priver de nos compétences nous a sans doute fait perdre quelque chose sans que nous nous en rendions compte : on ne pourra jamais en être sûr, mais on est peut-être passé à côté de grandes idées. Par contre, le gain en efficacité et en richesse est mesurable et tangible : comment lutter contre ça dans une société capitaliste comme la nôtre ?
Les outils sont le propre de l’homme, ils nous apportent beaucoup mais nous privent de compétences. Avant de les utiliser aveuglément, il serait sage de confronter ce qu’ils nous apportent à ce qu’ils risquent de nous prendre. Parfois, renoncer à la facilité et au confort est sans doute la meilleure option.
]]>Ce sont les maux incertains qui nous tourmentent le plus. Sénèque
Nommer les choses permet de leur donner une importance, mais également de pouvoir y réfléchir.
Notre pensée est structurée par le langage : plus notre vocabulaire est riche, plus on a de matière pour réfléchir. Toutes les langues ne contiennent pas les mêmes mots : un mot naît d’abord par besoin, lorsque l’on ressent un manque dans nos possibilités d’expression.
Selon les régions du monde, toutes les choses n’ont pas la même importance : les Esquimaux disposent de plusieurs mots pour les différents types de flocons de neige et les Bédouins de différents mots pour désigner le sable. On nomme ce qui a de l’intérêt pour nous : si quelque chose n’est pas nommé, on peut difficilement en parler ou y réfléchir.
La langue, tant dans le vocabulaire que dans la grammaire, évolue avec le temps : les mots sont plus ou moins utiles selon les régions mais également selon les époques. Les règles de grammaire et les dictionnaires sont bien sûr nécessaires dès lors qu’une langue est parlée par un grand nombre de personnes : sans cela, une même langue se transformerait inévitablement en plusieurs autres dans différentes régions. Ces normes freinent l’évolution de la langue sans pour autant la stopper complètement. Et c’est pour le mieux car une langue qui n’évolue plus perd son essence : elle sera délaissée avec le temps, devenant de moins en moins pertinente à mesure que le monde évolue.
Ce qui est vrai pour la langue l’est également pour nos sentiments, nos sensations ou nos peines : si on ne parvient pas à les décrire, à les exprimer, on ne peut pas les comprendre ni agir dessus.
Et pourtant, on garde, souvent à dessein, dans la brume les choses que l’on n’ose pas avouer aux autres ou à soi-même. Mais dans cette brume, on se retrouve coincé, on n’ose plus avancer, on se condamne à rester dans une situation qui ne nous convient peut-être pas.
Parfois dans une relation, on sent que quelque chose ne va pas, mais si l’on a peur de s’y confronter, on ne peut qu’imaginer. Et bien souvent, on imagine le pire, on se raconte des histoires, on extrapole à partir du peu d’informations qu’on a. Tant que le problème reste dans la brume, on le vit de la pire des manières : on imagine une montagne alors qu’il ne s’agit peut-être que d’une simple colline.
Lorsqu’on se retrouve dans la position inverse, lorsque quelque chose nous gêne, on le garde souvent pour nous, par peur de blesser l’autre ou en espérant, peut-être, que le problème se résolve de lui-même. Mais, plus on attend, plus il s’aggrave. Et à mesure que l’ampleur du problème augmente, notre ressentiment grandit et il devient de plus en plus difficile d’en parler.
L’avantage, c’est qu’on peut agir dans les deux cas : ce n’est jamais une partie de plaisir, mais le jeu en vaut toujours la chandelle. C’est, selon moi, le fondement d’une relation saine : s’il y a des non-dits, des choses cachées dans la brume, la relation est vouée à l’échec.
C’est parfois la peur de compromettre la relation qui empêche de parler : on préfère se leurrer, se faire croire que tout va bien et retarder la confrontation inévitable. Mais plus on tarde, plus la confrontation future prend de l’ampleur et risque de briser la relation. La vérité, l’honnêteté, qu'elles renforcent ou fragilisent la relation, la rendent réelle : une relation basée sur le mensonge et les non-dits n’est pas une vraie relation.
Se dire les choses, s’ouvrir à l’autre et le pousser à s’ouvrir à nous, c’est le cœur d’une relation durable et épanouissante.
Ne pas oser se confronter à l’autre dans une relation est une chose, mais parfois on n’ose même pas se confronter nous-mêmes, on se cache la vérité.
Se sentir mal au quotidien sans vraiment comprendre pourquoi ou, pire, sans chercher à comprendre pourquoi est commun. On a peur que notre réflexion nous amène devant des choix inconfortables, que notre réflexion nous révèle un chemin épineux et risqué.
Mais ce mal-être ne disparaitra pas de lui-même et il peut empirer avec le temps : si on ne le nomme pas, on ne peut pas agir dessus, et on est alors condamné à vivre avec pendant le restant de nos jours.
Nommer les choses n’est que la première étape : l’étape qui permet de sortir du flou, de pouvoir distinguer ce qu’il nous faudrait faire.
Parfois on préfère le flou, on reste dans notre situation qui ne nous convient pas, on se convainc que c’est la vie et qu’il n’y a rien à y faire. Mais la réalité, c’est souvent qu’on refuse cette introspection par peur de ce qu’elle implique.
Une fois révélé, ce qui était une sensation de mal-être devient un problème tangible qu’on peut s’atteler à résoudre. On ne peut plus se cacher derrière un manque de connaissance : si on n’agit pas, c’est par peur, par lâcheté ou parce que c’est impossible.
Il y a maintenant 1 an et demi, après mon doctorat, je suis entré dans le monde du travail en rejoignant une petite entreprise avec une bonne ambiance, une mission intéressante et un bon salaire. Malgré cela, j’ai ressenti un mal-être dès les premiers mois, un mal-être qui m’a poursuivi jusqu’à ce que je le confronte.
J’ai alors compris que ce métier ne me convenait simplement pas, que je devais changer. Bien sûr, me l’avouer à moi-même n’a pas été facile : renoncer à un salaire important, faire une croix sur les connaissances emmagasinées pendant mes 8 années d’études et devoir recommencer à zéro autre chose. Mais cerner le problème puis réussir à prendre les choses en main pour le résoudre m’a apporté une immense fierté et m’a libéré de cette sensation de mal-être si désagréable.
Une autre de mes expériences, plus parlante, mélange l’introspection et les relations. Une relation amoureuse, terminée il y a pourtant plusieurs années, me faisait toujours ressentir quelque chose sans que je réussisse ou que j’ose mettre des mots dessus. Il y a quelques mois, j’ai décidé de confronter ces sentiments par l’écriture : une des meilleures manières, pour moi, de se parler à soi-même et d’apprendre à se connaître.
La conclusion de mes écrits était limpide : je l’aime encore. Dès que j’ai compris cela, j’ai écrit un poème et un message pour lui exprimer tout mon amour. Plutôt que de rester dans le flou et d’imaginer le pire en ne lui avouant pas, j’ai agi, sans attendre, pour révéler mes sentiments. J’ai clarifié d’abord en moi puis avec elle ce que je ressentais.
Loin de moi l’idée de m’ériger en modèle, je cherche juste à montrer par l’exemple que révéler ce qui est caché, même si c’est risqué, sera presque toujours le meilleur choix.
Pour voir sa destination et avancer sereinement, il faut d’abord dégager le brouillard sur la route.
Nommer les choses, c’est dévoiler le chemin qu’il nous faut prendre. La route révélée sera souvent périlleuse, mais avoir la possibilité d’avancer sera toujours préférable à se condamner à stagner.
]]>Quand j’entends mes amis ou d’anciens collègues parler, je me rends compte que la variété n’est pas seulement un luxe mais presque une nécessité pour beaucoup d’entre eux. Plusieurs fois par semaine, en plein Paris, j’entendais mes collègues se plaindre du manque de diversité des restaurants.
Il en va de même pour les vacances, beaucoup éprouvent le besoin de partir visiter de nouveaux pays, en avion, à plusieurs milliers de kilomètres.
La variété dans les séries et les films est astronomique sur chaque plateforme de streaming, mais pour la plupart, ce n’est pas suffisant : il faudrait en avoir plusieurs, voire toutes, pour trouver une variété suffisante.
Toutes ces choses laissent penser que la variété est devenue cruciale, voire indispensable pour beaucoup aujourd’hui.
Mais d’où vient ce besoin de variété ? Est-il inhérent à notre espèce dans le sens où les humains de toutes les époques, face à une telle variété, voudraient forcément en profiter ? Ou bien est-ce un manque de variété dans notre quotidien qui crée un besoin de compensation dans le domaine des loisirs et de l’alimentation ?
Selon moi, une trop grande monotonie ne convient pas à l’humain : le chaos et les imprévus sont nécessaires.
Qui sait en s’éveillant de quoi sa journée sera faite est déjà un peu mort. Nassim Taleb
Mais ce que l’on tente de faire, pallier cette monotonie par une alimentation variée ou le divertissement extrême, représente, pour moi, une compensation insuffisante.
Chaque jour, on fait les mêmes tâches, avec les mêmes horaires, dans le même lieu et avec les mêmes collègues. Pour rendre cela supportable, on tente de se convaincre que notre journée n’était pas monotone en mangeant un plat différent le midi ou en commençant une nouvelle série le soir. Compenser une vie monotone grâce au bonheur d’un repas différent chaque jour me semble être une piètre consolation.
Également, partir en vacances à l’étranger, c’est introduire une variété extrême, c’est avoir quelque chose à raconter : une nouvelle culture, un nouveau climat, de nouveaux lieux. Ce besoin de vacances lointaines et dépaysantes s’explique, selon moi, par un besoin de compenser un extrême par un autre : on compense l’extrême monotonie du quotidien par une expérience en tout point différente.
Le travail a certainement toujours été monotone, mais la société moderne a rendu cette monotonie extrême. Elle a muselé une source qui introduisait inévitablement de la variété par ses caprices : la Nature. Le salariat, omniprésent dans la société moderne, introduit des horaires fixes, un salaire assuré, des tâches précises : toutes ces choses sont rassurantes pour le travailleur mais suppriment toute diversité.
C’est le constat d’un ami qui m’a poussé à cette réflexion : selon lui, les ingénieurs sont attirés par l’aventure car beaucoup se lancent dans des défis sportifs comme des trails ou des triathlons.
Naïvement, c’est en effet ce que l’on pourrait déduire. Mais est-ce que cela ne viendrait pas plus d’un ennui profond, d’une monotonie dans leur profession, qui induirait ce besoin viscéral d’aventure ? D’autant plus que cet engouement des ingénieurs pour l’aventure est plutôt récent et ce n’est pas pour rien : l’ingénieur d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec celui d’il y a 20 ans. Le métier s’est appauvri, les tâches monotones ont pris le pas sur la débrouillardise et les récentes avancées de l’IA ne font qu’accentuer ce phénomène.
Ce besoin d’aventure, je l’ai vécu pendant toute la période où j’étais ingénieur : calisthénie, handbalancing, marathon, escalade. J’ai toujours eu besoin d’un objectif annexe me permettant de compenser mon emploi monotone.
Comment tenir sans un objectif qui apporte au moins un peu de satisfaction ? Ce besoin de variété, de chaos est ancré en nous : la nature est tellement complexe et riche que deux journées ne peuvent être identiques pour quelqu’un hors du confort de la civilisation.
Ce confort, qui nous offre une certaine résistance aux aléas naturels, est probablement le fondement du progrès : sans crainte pour notre survie immédiate, on peut se consacrer pleinement à un projet.
Mais même si cette monotonie moderne semble, à première vue, bénéfique et protectrice, elle met notre instinct en cage. Les activités annexes, qui compensent ce manque, ne sont qu’un petit pansement sur une blessure profonde : elles nous permettent de survivre mais pas de vivre.
Ne parlez pas de “progrès” en matière de longévité, de sécurité ou de confort avant d’avoir comparé l’animal du zoo à celui en liberté. Nassim Taleb
Pour certains, c’est peut-être un sacrifice acceptable : la stabilité obtenue permet d’envisager des projets sur le long terme plus sereinement, comme acheter un logement ou fonder une famille. Mais pour moi, c’est refouler ma nature profonde : toutes les compensations du monde ne feront pas disparaître les barreaux de la monotonie moderne.
Bien sûr, il ne s’agit pas de fuir la civilisation : elle est également le propre de l’homme. Au même titre que l’embrasser pleinement est un lit de Procuste, l’ignorer complètement, c’est renier une partie de ce qu’est l’humain : chacun doit trouver son équilibre.
Nos ancêtres n’avaient que peu de variété dans leur quotidien : aliments locaux et de saison, déplacements rares et seulement quelques distractions peu stimulantes. Et pourtant, je pense que, grâce au chaos naturel, leurs vies étaient beaucoup plus variées et enrichissantes que les nôtres. Aujourd’hui, on endure la monotonie en la cachant tant bien que mal derrière de brefs épisodes de variété extrême : notre vie ne se suffit plus à elle-même.
Constater en soi-même ce besoin vital de variété, que ce soit dans les repas, les voyages ou encore les distractions, est un signe qui ne trompe pas : c’est se rendre compte d’un problème plus profond dans notre vie, un problème qui vaut le coup de se poser des questions.
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